Sam Touzani sur les 5 ans de "Charlie": "Notre société est malade du communautarisme, du repli sur soi"

Le comédien Sam Touzani à Wemmel, en 2013
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Le comédien Sam Touzani à Wemmel, en 2013 - © SISKA GREMMELPREZ - BELGA

L’attentat de Charlie Hebdo est encore dans toutes les mémoires. C’était il y a 5 ans, jour pour jour. Le comédien Sam Touzani, invité de Matin Prem1ère, est revenu, au micro de Thomas Gadisseux, sur l’après-tragédie. Que reste-t-il donc du fameux "Je suis Charlie", de "l’esprit du 7 janvier"?

"Pour moi, ça a toujours représenté la liberté d’expression dans ce qu’elle a de plus libre, explique le comédien. "L’esprit Charlie" est né après les attentats de Charlie Hebdo. Les dessinateurs de Charlie nous ont donné un nouveau sens, un nouvel objectif. Faire que la liberté d’expression ne devienne pas une denrée rare. Ils bougent les lignes et n’ont pas peur de nommer les choses".

L’onde de choc de l’attentat dans la rédaction parisienne a été mondiale. Le message aussi. Mais que pense l’artiste de ceux qui, au contraire, disaient "Ne pas être Charlie"? Sam Touzani explique qu’il peut le comprendre sans l’approuver : "Il y a toujours quelque chose d’un peu "puant" quand on dit "Je suis Charlie" ou "Je ne suis pas Charlie"… Ça représente le symbole de la liberté d’expression. On s’est battu ("l’Europe" s’est battue) pour des idées universalistes, pour être du côté de la liberté d’expression. "Ne pas être Charlie", ce n’est pas être du côté de la liberté. On devrait être des défenseurs de la liberté, on ne devrait pas être dans des replis communautaires, dans du religieux, dans du fondamentalisme."

Et Sam Touzani d'ajouter: "Il y a cinq ans, il y avait des "malentendus" et des "malentendants"". Il plaide donc pour un travail pédagogique, de citoyenneté. Dans les écoles, notamment. Ce travail ferait toujours défaut :"La société est malade du communautarisme, du repli sur soi, du politiquement correct". Il pousse alors un cri du cœur : "On fonctionne dans une société de peur. De terreur. De consommation. Moi j’ai envie d’être dans une société de liberté".

Y a-t-il eu, cependant, un "sursaut pédagogique" (débats, initiatives citoyennes…) post-attentat ? Pour le comédien, "oui et non". Mais beaucoup de gens auraient encore du mal à "nommer" les choses. Ce dernier pense qu’on "rentre dans un politiquement correct". Et ne veut pas "nier la réalité". Les profs devraient aussi être formés. "Pourquoi ne pas oser parler de la seconde guerre mondiale de peur de nommer, pour ne pas blesser l’une ou l’autre communauté ? Moi, ça me pose problème", stipule Sam Touzani. "On ne peut pas donner toutes les circonstances atténuantes à l’islam. On vous empêche de critiquer l’islam pour vous empêcher de critiquer la religion de manière assez générale… Et de critiquer l’islam politique." Pour lui, l’islamophobie est une supercherie intellectuelle.

L’ère des "nouveaux censeurs"

Pour Riss, dessinateur à l’hebdomadaire français, l’époque est à présent aux "nouveaux censeurs". Dans son édito, il souligne "Hier on disait merde à Dieu, à l’Eglise, à l’état, aujourd’hui, on doit apprendre à dire "merde" aux associations tyranniques, aux minorités nombrilistes, aux blogueurs et aux blogueuses qui nous tapent sur les doigts comme des petits maîtres d’école". Sam Touzani pointe alors du doigt "toutes ces associations, qui, au nom de la lutte antiraciste, eux-mêmes provoquent de l’exclusion et du racisme".

Il revient alors à la question de l’identité. "Je n’ai pas envie d’être réduit à une seule chose".

Selon l’édito de Charlie cinq ans après les faits, la "spécificité" de l’attentat contre Charlie Hebdo (à savoir l’atteinte à la liberté d’expression) aurait alors "cédé la place" – à la suite des attentats suivants, dont ceux de Paris et de Bruxelles-, à la douleur des victimes. La dimension politique serait alors passée au second plan. Ne plus parler de caricatures et de liberté d’expression serait "plus simple politiquement". Sam Touzani est d’accord avec cette analyse. "En évacuant la dimension politique, on évince le problème sans le régler. On le contourne, on ne l’affronte pas." Et la société de, selon lui, de ne pas "avancer rapidement sur le sujet".

Le courage de dire "non"

La liberté d’expression serait-elle en régression ? "Le curseur de la tolérance a diminué". "On est beaucoup plus vite sur des questions qui fâchent pour deux fois rien. Parce que vous avez prononcé le nom d’Allah, parce qu’on a été critique, parce qu’on a dit ceci ou pas cela… Très très vite une partie de la communauté a l’impression d’être stigmatisée. Et le revendique très très fort".

Et Thomas Gadisseux de revenir alors sur une phrase du spectacle ("Cerise sur le ghetto") de son invité : "Le communautarisme contient de la dynamite. Mais ça, on ne le comprend quand il explose". A-t-on donc sacrifié les principes au danger ? Pour Sam Touzani, oui. "Même au nom de la sécurité, on a sacrifié certains principes".

L’artiste pense qu’on est à présent comme réduit, assigné à son essence religieuse, et plus à sa liberté individuelle. "Je suis pour la liberté individuelle. Que j’ai envie de croire ou de ne pas croire en Jésus, en Allah, même au Père Noël créé par Coca-Cola, c’est mon problème. Et ça me regarde." Nous devrions donc davantage séparer le temporel du spirituel.

Dans "Cerise sur le ghetto", le comédien revient sur le pouvoir de dire "non". "Je suis le résultat de l’éducation de femmes. Ma mère très tôt, a dit "non". Elle a dit non à un système tyrannique, au machisme, à la répression, à l’injustice. Il y a trop de béni-oui-oui, trop de gens qui disent "oui" à tout. C’est un acte de courage de dire "non". Et ça s’apprend.". C’est pour l’artiste, un travail véritable citoyen.

L’enjeu de demain serait donc là : "Faire en sorte à ce que nous soyons d’accord de ne pas être d’accord". Pouvoir rire de "votre" sacré. Pouvoir rire de "mon" sacré… sans pour autant sortir les kalachnikovs…"

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