Rouvrir les écoles, et transformer les enfants en vecteurs de transmission du coronavirus ?

Emmanuel Macron l’a annoncé lors de son discours de ce lundi 13 avril : la France maintient un confinement strict jusqu’au 11 mai, mais à partir de cette date, compte rouvrir progressivement crèches, écoles et lycées.

Alors que le président français se justifie en avançant l’argument de l’inégalité des familles face à l’accès au numérique, et donc à l’enseignement à distance, beaucoup d’observateurs y voient surtout une manière de remettre les parents au travail.

En Belgique aussi, une réouverture progressive des écoles semble envisagée, selon des propos tenu ce matin par le ministre-président wallon Elio Di Rupo, alors qu'un Conseil National de Sécurité est prévu dans la soirée.

La Fédération française des Médecins parle d’un "risque inutile", alors que les syndicats d’enseignants se montrent très inquiets, vu la difficulté d’appliquer efficacement à l’école la distanciation sociale et les gestes barrières. Le secteur demande la garantie d'une "sécurité [sanitaire] assurée pour tous".


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Car la principale crainte est que les enfants deviennent alors un possible vecteur de transmission du virus, réduisant ainsi les effets du confinement mis en place depuis la mi-mars. Mais que dit la science à ce propos ? Très peu d’enfants sont au final malades du coronavirus, alors sont-ils vraiment un danger pour le reste de la population ?


Avant de plonger dans l’océan des études autour du covid-19, il est important de bien ajuster ses lunettes de tolérance à l’incertitude. La connaissance scientifique autour du nouveau coronavirus Sars-CoV-2 est très incomplète et en constante évolution : des dizaines d’études sont publiées chaque jour, beaucoup ne comportant que des conclusions préliminaires, demandant confirmation (ou infirmation) via encore de nouvelles études. Il y a encore très peu de certitudes autour de cette maladie, apparue il y a peine quatre mois, il faut donc accepter que la science est loin d’avoir des réponses définitives, même aux questions en apparence les plus simples.


Les jeunes, population épargnée

Partons tout d’abord d’un fait largement accepté, car confirmé par les statistiques de tous les pays touchés par le covid-19 : les enfants et adolescents sont la population la plus épargnée, et de loin.

En Belgique, les derniers chiffres sont sans équivoque : les 0-9 ans et 10-19 ans représentent respectivement 0.6% et 0.8% des cas détectés, alors que les autres tranches d’âge (classées par décennie) oscillent entre 8 et 18%. En France, et dans les autres pays, ces statistiques sont équivalentes concernant les plus jeunes. Un ouf de soulagement, les enfants étant particulièrement sensibles aux virus grippaux, on craignait, en début d’épidémie, qu’ils soient aussi un groupe à risque pour le covid-19.

Si cette jeunesse tombe si peu malade du covid-19, ce n’est pas parce qu’elle n’est pas infectée : c’est parce que la grande majorité des enfants et adolescents sont asymptomatiques. Porteurs du virus, donc, mais sans en présenter les symptômes.

De ce constat se posent alors deux questions :

  • Pourquoi les plus jeunes ne tombent-ils quasi jamais malades du covid-19 ?
  • Sont-ils potentiellement des vecteurs du nouveau coronavirus ?

Pas (ou peu) d’emballement immunitaire

Savoir comment les jeunes ne développent pas de symptômes intéresse au plus haut point la communauté scientifique, afin de pouvoir mieux comprendre les mécanismes de la maladie et développer des traitements plus efficaces.

Deux hypothèses principales sont avancées pour expliquer ce phénomène :

  • Le système immunitaire des enfants ne réagit pas comme celui des adultes : il a moins tendance à "s’emballer" dans son combat contre le virus.

Une des complications les plus courantes du covid-19 est la détresse respiratoire aiguë. Une réaction hyperinflammatoire (appelée aussi orage de cytokines) entraîne des lésions pulmonaires graves, parfois mortelles. Concrètement, le système immunitaire lance la charge contre le virus, mais est bien trop agressif et endommage également les cellules du corps. Chez les jeunes, cet emballement immunitaire est moins constaté. Une hypothèse est que la cytokine, molécule régulatrice de la réponse immunitaire, devient moins efficace avec l'âge.

  • Ayant été moins exposés aux virus que les adultes, les enfants n’envoient pas de "mauvais" anticorps.

Une hypothèse parmi les médecins suggère que si le corps n’a pas encore développé les anticorps spécifiques à un pathogène, il peut envoyer d’autres anticorps, qui, n’étant pas correctement équipés pour la bataille, font pire que mieux et rendent la personne encore plus malade. Les enfants, vu leur courte durée de vie, ont été bien moins exposés aux virus de notre monde, et ont donc moins de diversité d’anticorps. Le risque d’envoyer de "mauvais" anticorps est donc limité.

Cette situation où les enfants présentent très peu de symptômes au coronavirus est très inhabituelle, comme nous le confirme ce spécialiste en maladie infectieuse pédiatrique du CHU Saint-Pierre, Marc Hainaut. Par exemple, pour la grippe, les enfants sont de grands transmetteurs du virus : ils sont facilement infectés et gardent le virus plus longtemps que les adultes. Pour le nouveau coronavirus, on ne sait pas si les enfants jouent ce même rôle, car les données sont insuffisantes.

Asymptomatique, mais avec quelle charge virale ?

Mais si la jeunesse est plutôt pépouze tranquille face au Sars-CoV-2, quelle est leur capacité de dispersion du virus autour d’eux ? Se pose ici la question, délicate, de l’importance des personnes asymptomatiques dans la transmission du covid-19. Et de préciser d’emblée : il y a beaucoup d’incertitudes.

Une des particularités du nouveau coronavirus, contrairement à ses aïeuls du SRAS et du MERS (Syndrome Respiratoire du Moyen-Orient), c’est qu’apparemment, il serait capable de se répliquer dans les voies respiratoires supérieures, tout particulièrement le larynx, en plus des poumons. C’est une hypothèse avancée par des chercheurs allemands, une étude parue dans Nature, qui expliquerait le taux de transmission très élevé du virus.

Pour émettre cette hypothèse, les auteurs de l’étude ont étudié la charge virale des patients, c’est en quelque sorte la concentration du virus, soit dans la gorge et le nez, soit dans les poumons. Cette charge virale est le principal indicateur pour savoir si une personne est infectée, et si elle est contagieuse (même s’il présente des limites, notamment parce que c’est la quantité d’ARN qui est mesurée, ce qui ne donne pas une idée précise du potentiel de contagion).

Alors que la proportion de personnes asymptomatiques parmi les cas détectés oscille entre 15 et 30%, selon les études, les scientifiques planchent sur la question de savoir si ces asymptomatiques ont une charge virale équivalente aux personnes symptomatiques ?

Impossible de trancher pour l’instant. Selon les populations étudiées, les réponses diffèrent, même si ces dernières semaines, la balle semble être légèrement dans le camp de ceux qui ne trouvent pas de différence de charge virale.

Le fait est que des personnes asymptomatiques ont été testées avec des charges virales élevées (par exemple un bébé de six mois en Allemagne), et que donc leur potentiel de transmission de la maladie doit être pris en compte. La prévoyance veut donc que l’on considère les asymptomatiques comme potentiels vecteurs, avant d’avoir des réponses plus précises.

Un compromis entre relance économique et incertitude scientifique

Cependant, comme précisé plus haut, on ne peut pas estimer la virulence du coronavirus uniquement via la charge virale. Et encore moins la capacité de transmission du porteur. Typiquement, les personnes asymptomatiques ne vont pas tousser, et donc vont moins excréter de microgouttelettes, porteuses du virus, vers l’extérieur.

Par contre, ils ne seront peut-être pas aussi prudents qu’une personne qui présente, par exemple, des symptômes légers, et appliqueraient alors avec moins de zèle les gestes barrières. Mais il est aussi possible que le virus chez les asymptomatiques soit moins virulent, moins actif. Tout cela n’est que supposition, et est attentivement étudié.


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Pour revenir à cette question précise du potentiel de transmission du coronavirus chez des enfants qui vont à l’école, certaines modélisations ont estimé qu’une fermeture des écoles, si elle n’est pas assez longue, n’a pas un réel impact sur la courbe des infections, ou sur celle des hospitalisations.

D’autres études avancent que les enfants peuvent être considérés comme des facilitateurs de la transmission du coronavirus, et que c’est donc un paramètre à prendre en compte dans les mesures de confinement et déconfinement. Singapour, par exemple, a décidé de fermer ses écoles et entreprises la semaine passée, alors que depuis le début de l’épidémie, les autorités étaient saluées pour avoir géré l’épidémie sans mesures de confinement. Un sursaut dans le nombre d’infections début avril a, semble-t-il, changé la donne.

Autre facteur à prendre en compte, le bien-être des enfants, et des parents. Le confinement peut provoquer détresse, anxiété, et coupe les enfants de contacts sociaux réguliers. Certains enfants souffrent aussi énormément de l'enseignement à distance, leur famille étant incapable d'assurer un suivi pédagogique.

Dans l'état actuel des connaissances, il est donc impossible de connaître le rôle potentiel des enfants dans la chaîne de transmission du Sars-CoV-2. Le professeur en pédiatrie Marc Hainaut appelle cependant à la prudence : on ne peut pas considérer qu'ils ne sont pas transmetteurs, et c'est l'application du principe de précaution qui doit prévaloir.

Une chose est certaine, la décision d’Emmanuel Macron de rouvrir des écoles, collèges et lycées n’a pas de base scientifique solide, et résulte plus d’un compromis entre besoin de relance économique, et incertitude scientifique.

Reportage dans notre journal de la mi-journée:

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