Robots vivants: "nous ne sommes pas équipés éthiquement"

C'est une première scientifique: des "robots vivants" ont été créés à l'aide de cellules souches de grenouilles. Ce sont des chercheurs américains qui ont mis le modèle au point. Outre les tâches simples que ces "biorobots" sont aujourd'hui en mesure d'effectuer, des scientifiques rêvent déjà des potentielles applications futures. D'autres mettent en garde contre le risque de détournement d'une technologie qui pose aussi de nombreuses questions éthiques... Pour en parler, deux invités sur le plateau de CQFD: Hugues Bersini, professeur d’Informatique et directeur du Laboratoire d’intelligence artificielle à l’ULB, et Mark Hunyadi, professeur de philosophie sociale, morale et politique à l'UCLouvain.

L'ordinateur biologique, un vieux fantasme

Capables de se déplacer de façon autonome et de travailler en groupe pour déplacer des objets, les robots vivants dont on parle n'ont rien de spectaculaire dans leur fonctionnalité, avance Hugues Bersini. La question est de savoir s'ils pourraient effectuer un jour des tâches plus complexes. 

"La biologie et l'informatique sont deux disciplines qui se sont toujours nourries", explique le spécialiste de l'intelligence artificielle (IA), "ce nouveau robot ouvre la porte de l'ordinateur biologique, qui a toujours été un fantasme, considérant les effets potentiellement positifs que ça pourrait avoir sur l'environnement, puisque nos robots sont très salissants. Mais on n'y est jamais parvenu? pour la bonne et simple raison que les composants biologiques fonctionnent moins bien que les composants en silicium [...] C'est un vieux fantasme, des chercheurs continuent à y travailler et je crois que cette étape est un pas supplémentaire dans cette direction". 

Matière vivante VS matière première 

Mark Hunyadi dit comprendre la fascination des scientifiques pour cette démarche qui "à la fois, tire partie des propriétés du vivant: adaptabilité, plasticité, ... et en même temps, tire partie de notre formidable capacité d’ingénierie pour fabriquer des machines biologiques". Mais pour le philosophe, on veut le beurre et l'argent du beurre: "à la fois, on veut faire des robots, c'est-à-dire des êtres non autonomes, qui ne prennent pas d'initiatives, dont on veut garder le contrôle... et en même temps, on veut utiliser les propriétés d'autonomie du vivant". 

Mark Hunyadi met en garde contre le risque de banalisation de ces évolutions, qui pourraient selon lui donner lieu à des développements à risque: "on est dans un processus d'accoutumance. Ici, ce sont des cellules souches de grenouilles. Demain, ça sera d'autre type de cellules... Ça nous accoutume à cette idée que la matière vivante est une matière première pour nos finalités, ce qui est pour moi un problème fondamental".

Les Nations Unies de l'intelligence artificielle

En janvier 2015, Stephen Hawking, Elon Musk et des dizaines d'experts en IA publiaient une lettre ouverte, intitulée "Priorités de recherches pour une intelligence artificielle solide et bénéfique". Ils y appelaient les chercher à étudier les impacts sociétaux de l'intelligence artificielle, estimant que la société peut en tirer de grands avantages, pour autant qu'elle évite des "pièges" potentiels et qu'elle reste contrôlée. Peu de temps après, Stephen Hawking et Elon Musk réclamaient aussi l’interdiction des "robots tueurs", utilisant l'IA pour combattre des cibles sans intervention humaine.

Mark Hunyadi et Hugues Bersini le concèdent tous les deux, l'IA exige un encadrement qui fait aujourd'hui défaut. "Pour affronter ces problèmes sociétaux fondamentaux, nous ne sommes pas équipés éthiquement, ni politiquement. Car l'horizon ultime des institutions normatives, ce sont les droits, les libertés et la sécurité individuels, qui protègent les individus [...] Pour le reste, on n'a pas d'instances pour légiférer. Il faut faire preuve d'inventivité et d'imagination institutionnelle, imaginer une nouvelle institution, au niveau continental au minimum, une espèce d'ONU pour réfléchir à ces questions", estime le philosophe qui lance un appel aux politiques en ce sens.

"Moi j'ai toujours défendu l'idée d'une nouvelle forme de gouvernance face à ces algorithmes, rassemblant politiques, experts et citoyens", ajoute le spécialiste de l'intelligence artificielle.

 

CQFD, Ce Qui Fait Débat, un face-à-face sur une question d’actualité chaque jour à 18h20 sur La Première et à 20h35 sur La Trois. L’entièreté du débat ci-dessous.

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