Retour des djihadistes: "Quand on juge des crimes contre l'humanité, il faut parfois 30 ans"

Qui surveille encore les djihadistes en Syrie ? L’offensive de l’armée turque dirigée contre les combattants kurdes installés dans le nord du pays pose des questions en matière de sécurité des camps où sont détenus les combattants djihadistes étrangers – les foreign fighters – du groupe terroriste Etat Islamique. A-t-on réellement une maîtrise de la situation et des registres ? Pour Frédéric Van Leeuw, le procureur fédéral, la situation "n’est pas très claire" et même "hors de contrôle". "Après la chute de Baghouz, les familles ont été regroupées dans les camps et certains dans des prisons kurdes, et nous savons depuis lors que nous avons une cinquantaine d’hommes et de femmes combattants qui se retrouvent dans ces camps, avec un certain contrôle de la part de Kurdes, pour lesquels ce n’est évidemment plus une priorité à l’heure actuelle", explique ce lundi le magistrat au micro de Matin Première.


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Mardi dernier, Paul Van Tigchelt, le directeur de l’organe de coordination pour l’analyse de la menace (OCAM) estimait que la meilleure option était de rapatrier les combattants belges pour les juger ici. Frédéric Van Leeuw partage cet avis : "nous sommes prêts à enclencher des procédures, et il y aura un passage par la case prison, même si ce n’est pas toujours évident parce que les preuves sur place sont difficiles à récolter." D’autant que des combattants ont déjà commencé à fuir : 800 proches de djihadistes étrangers ont pris la fuite d’un camp de déplacés du nord de la Syrie, à proximité des combats entre Kurdes et Turcs. "Il y aurait une Belge, mais c’est très difficile d’avoir des informations dans ces régions-là, les premiers qui seront au courant seront les services de renseignement, précise le procureur fédéral. Est-ce que beaucoup vont revenir ? Pas nécessairement, mais il faut aussi penser que ça a un impact sur les populations chez nous."

Est-ce qu’un pays de 11 millions d’habitants doit avoir peur de 50 personnes ?

C’est d’ailleurs tout le problème : le retour des djihadistes pourrait réveiller un sentiment en Belgique. "Quand Mohammed Abrini, l’homme au chapeau des attentats de Bruxelles, a été arrêté, il a dit que c’était parce qu’il avait vu les enfants sunnites se faire bombarder à Alep, raconte Frédéric Van Leeuw. On oublie que l’Etat islamique a été créé dans la prison d’Abou Ghraib [lors de la guerre en Irak, en 2003-2011], on oublie que les attentats que nous avons vécus ici, de Verviers au musée juif, en passant par les attentats de Paris ou au 22 mars, ont été commis par des personnes qui sont revenues de façon incontrôlée."

Faire revenir les djihadistes est une idée qui donne des sueurs froides en Belgique. "Il y a une peur chez tout le monde, on a vu ce qu’ils ont fait chez nous. Mais est-ce qu’un pays de 11 millions d’habitants, qui a une société solide, doit avoir peur de 50 personnes ? Il ne faut pas se laisser mener par la peur et montrer qu’on a confiance dans notre justice", affirme Frédéric Van Leeuw. D’autant plus, rappelle-t-il, qu’une centaine des 400 djihadistes partis en Syrie sont déjà revenus, et "tous ne posent pas des problèmes."

Loi du talion en Irak

Pour l’OCAM, il n’est d’ailleurs pas impossible que certains profitent du conflit turco-kurde pour revenir en Belgique clandestinement. "On tient compte de ce risque, admet le procureur fédéral. Sur la cinquantaine de djihadistes belges, plus d’une vingtaine ont été condamnés par défaut, contre lesquels il y a des mandats d’arrêt européens pour exécuter les peines et les autres sont sous mandat d’arrêt d’un juge d’instruction et l’enquête est toujours en cours."


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Pourtant, le monde politique est plutôt frileux à l’idée de juger les combattants en Belgique. Didier Reynders a confirmé mardi dernier qu’il négociait l’ouverture d’un tribunal international en Irak. Frédéric Van Leeuw estime pour sa part que "les tribunaux internationaux coûtent très cher et mettent énormément de temps à se mettre en place. On a besoin d’énormément de témoignages : quand on juge des crimes contre l’humanité, il faut parfois 10, 20, 30 ans. En tant que procureur, je préférerais qu’on consacre ces moyens à une équipe d’enquêteurs qui puisse aller sur place."

Pour le procureur fédéral, les procès qui ont déjà eu lieu en Irak ne sont pas conformes aux "standards" de la justice européenne : "Il y a la peine de mort, le fait d’être condamné en cinq minutes en ayant vu son avocat deux minutes avant le prononcé, le fait d’être condamné sur la base de dossiers très fins…" Face à la "loi du talion" des Irakiens, qui sont en guerre et n’ont pas de quoi construire de réels dossiers, Frédéric Van Leeuw préconise une justice belge avec "le recul nécessaire".

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