Rentrée littéraire féministe : les 10 livres (voire plus) à dévorer

De gauche à droite : Myriam Leroy, Monica Sabolo, Emma Becker, Mona Eltahawy et Léonora Miano
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De gauche à droite : Myriam Leroy, Monica Sabolo, Emma Becker, Mona Eltahawy et Léonora Miano - © Tous droits réservés

Une sélections réalisée par Charline Cauchie pour les Grenades-RTBF

Quelles sont les grands thèmes féministes qui marqueront cette rentrée littéraire 2019 ? Le harcèlement en ligne raconté par la belge Myriam Leroy, l'éco-féminisme délicatement mis en mots par une Monica Sabolo au sommet de son art, la prostitution vue par une jeune autrice qui l'a pratiquée ou encore les nouvelles masculinités analysées par l’historien Ivan Jablonka ?

Après la sorcière en 2018, que nous réserve la rentrée 2019 ? 

Non-désir d’enfant, cheveux qui blanchissent et recherche de soi, la précédente rentrée littéraire a été marquée par le retour en puissance et en grâce d’une figure enfin réhabilitée : la sorcière. À la rentrée 2018, Mona Chollet a fait le tour de la francophonie avec son essai "Sorcières : la puissance invaincue des femmes".

Quid de cette rentrée 2019 ? Voici nos recommandations romans, nouvelles, théâtre et essais. 

Un premier roman étourdissant

"Le Bal des folles" (Albin Michel) a réellement existé. Une fois par an, jusque début 1900, le Tout-Paris venait s'enjailler à l'Hôpital de La Salpêtrière auprès de femmes dites idiotes ou épileptiques. Victoria Mas nous place dans la peau de trois d'entre elles, Eugénie, Louise et Geneviève, et nous confronte à la condition féminine au XIXe siècle. L'autrice signe là un premier roman déjà récompensé de trois prix et qui laisse présager un grand talent. 

L'impériale Léonora Miano

Léonora Miano ne serait peut-être pas ravie à l'idée d'apparaître dans cet article. Dernièrement, elle déclarait ceci aux Inrocks : "Je vais encore choquer tout le monde, mais je ne suis pas féministe. (...) D'abord parce que je ne pense pas qu'il faille se soumettre à la domination épistémologique de l'Occident". Et deuxième raison invoquée : "Je ne suis pas entrée et je ne vis pas dans un monde où les femmes aiment les autres femmes. (...) C'est cela qui manque pour que les révolutions solitaires deviennent collectives, cet esprit de sororité dont on parle, mais qui n'existe pas vraiment". 

La colère et l'intégrité qui transparaissent dans ces quelques mots sont celles de toute une oeuvre ciselée avec finesse et lyrisme. Son dernier roman (le 17e !) s'intitule "Rouge impératrice" (Grasset) et on en parle partout. Miano y imagine une Afrique du futur, sorte de pays-continent nommé Katopia où se déroule une histoire d'amour, celle entre Boya, enseignante, et Illunga, chef de l'Etat. Grand roman pour parler de l'obsession nationaliste et se moquer des thèses de "remplacement", "Rouge impératrice" a été retenu dans la première sélection du Goncourt. Léonora Miano l'emportera-t-elle face à une Amélie Nothomb pressentie favorite ? 

L'Eden de Monica Sabolo

"Eden" de Monica Sabolo (Gallimard) se déroule aux abords d'une forêt inquiétante, dans un pays qui pourrait être le Canada. On y découvre la jeune Lucy, nue, inconsciente. Que s'est-il passé ? Coup de coeur de la presse, "Eden" se déroule dans un monde, pas si loin du nôtre, où "des hommes soumettent les femmes comme ils dominent la nature. Au risque de provoquer les esprits de la forêt", pour reprendre les mots de L'Obs. Une fable moderne, cruelle, éco-féministe. 

La prostitution déconstruite

Pendant deux ans, l'écrivaine Emma Becker s'est prostituée dans une maison close à Berlin. Elle a voulu raconter cette expérience dans une auto-fiction intitulée "La Maison" qui nous met face à notre vision stéréotypée et putophobe du milieu de la prostitution. Emma Becker a voulu "montrer la femme sous toutes ses facettes", parler d'un sujet qui historiquement a surtout été traité par les hommes, de Maupassant à Calaferte : "Ces figures font partie de notre culture", explique-t-elle dans une interview récente sur France Culture, où elle ne dément pas que c'est un métier éprouvant mais qu'il faut pouvoir donner aux femmes les protections pour le pratiquer dans les meilleures conditions possibles. 

Le cyber-harcèlement avec les mots de Myriam Leroy

Myriam Leroy signe avec "Les yeux rouges" (Seuil) un second roman plus "coup de poing" encore que son premier ("Ariane"). Le sujet : une journaliste victime d'un cyber-harcèlement sournois et oppressant. Elle s'y connait, elle qui fut victime en 2013 d'un véritable raid suite à une chronique sur Dieudonné qui l'obligea à être placée IRL sous protection policière. Pourtant, à l'époque, pas grand monde pour dénoncer la violence des attaques subies. Signe que les temps changent, depuis, Nadia Daam en France a vu plusieurs de ses harceleurs être condamnés tandis que de plus en plus de cas de journalistes belges harcelées sont dénoncés

L'autrice sera chez Tulitu le 11 septembre et vous pouvez lire ici une chronique du roman par la Grenade Fanny Minguet.

À noter également : le 18 septembre, paraît chez Pygmalion l'essai "Cyber-harcèlement, bien plus qu'un mal virtuel" écrit par les journalistes françaises Anaïs Condomines et Emmanuelle Friedmann. Nul doute qu'il participera à faire réfléchir sur la gravité du harcèlement en ligne. 

Et, c'est plus fort que nous, encore trois romans pour la route. Le premier : "Une bête au paradis" (L'Iconoclaste) de la talentueuse Cécile Coulon (son sixième roman alors qu'elle a à peine 29 ans) qui raconte l'histoire d'une femme possédée par sa terre, sa ferme, son "paradis". Le second : "Se taire" de Mazarine Pingeot chez Julliard. L'écrivaine et professeuse de philo y raconte l'histoire d'une jeune photographe violée par "une sommité politique". Ce pitch, comme l'ont rapidement relevé les médias français, n'est pas sans rappeler les accusations qui ont pesé sur l'ancien ministre Nicolas Hulot. Et le troisième : "Les Echappées" de Lucie Taïeb, roman d'initiation sur des femmes qui ont choisi la fuite par courage, pour se sauver et sauver celles et ceux qu’elles aiment. Plusieurs extraits sont en écoute sur le SoundCloud des Editions de l'Ogre.  

Nouvelles : le corps disséqué par Carmen Maria Machado

"Son corps et autres célébrations", ce sont de fantastiques (dans tous les sens du terme) nouvelles féministes. Les mots de l'Américaine Carmen Maria Machado disent la violence qui s'exerce sur le corps des femmes avec un décor parfois proche de la science-fiction. Et le mariage est à la fois original et passionnant. Lorsqu'il a été publié aux Etats-Unis en 2017, ce recueil a directement été un succès. L'autrice n'avait alors que 31 ans. C'est une des plumes les plus prometteuses de sa génération. Pour les fans d'audio, une chronique de ce livre a été réalisée par la podcasteuse "La Vagabonde".

Théâtre : Antigone vue par Anne Carson

L'Antigone de Sophocle, avant celles de Brecht ou Cocteau, est revue ici par une grande autrice contemporaine qui en sublime la puissance. L'écrivain français Edouard Louis qui a traduit ce texte en parle mieux que nous dans son post Instagram à ce propos

En théâtre encore, signalons aussi la parution en français de "Ce qui arriva quand Nora quitta son mari" de la Prix Nobel de littérature autrichienne Elfriede Jelinek. Ce texte disponible le 18 octobre est publié par L'Arche également. La pièce de Jelinek se déroule dans les années 1920 et met en scène une Nora qui découvre l’usine après avoir quitté le domicile conjugal. Résistant aux avances du contremaître, elle se confronte à d'autres mécanismes de domination.

Essai : l'homme qui interroge les masculinités

Au rayon des essais, il y a de quoi faire. Commençons avec un féministe qui s'est posé la question suivante : comment les hommes peuvent-ils être des alliés ? Par exemple, en interrogeant les masculinités. "Des hommes justes", l'indispensable essai de l'historien Ivan Jablonka est à mettre dans toutes les mains et, en particulier, dans celles des intervieweurs de l'auteur qui ont apparemment quelques guerres de retard sur le sujet. (Pour comprendre la polémique à laquelle nous faisons allusion, dirigez-vous vers ce billet.)

La révolution féministe d'Aurore Koechlin

La sociologue Aurore Koechlin publie aux Éditions Amsterdam "La révolution féministe", un essai dont le titre a le mérite d'être limpide. L'autrice nous fait traverser l’histoire trop méconnue des différentes vagues féministes, repère les impasses, souligne les forces, pour contribuer à amorcer la suite des mouvements féministes. Elle sera à Bruxelles chez Tulitu pour présenter son livre le 21 novembre.

Et citons encore les essais des Françaises Caroline Emcke ("Quand je dis oui…", Seuil), Delphine Gardey ("Politique du clitoris", Textuel), les traductions de la philosophe américaine Carol Gilligan ("Pourquoi le patriarcat ?" Flammarion) et de la somme de Heide Goettner-Abendroth déjà culte "Les Sociétés matriarcales. Recherches sur les cultures autoch­tones à travers le monde" (Editions des femmes-Antoinette Fouque).

Essai en anglais : Mona Eltahawy

Dans une grande interview accordée au journal Le Monde cet été, la féministe égyptienne racontait ce qui forgea son engagement. À 15 ans, elle arrive avec ses parents du Royaume-Uni en Arabie Saoudite. En faisant le pèlerinage à la Mecque, elle est agressée sexuellement. Le traumatisme et le silence qui l'entoure la font tomber en dépression : "Je débarquais sur une planète dont les habitants semblaient ne vouloir qu’une chose : que les femmes n’existent pas. Pour survivre, il n’y avait que deux options : devenir folle ou féministe. J’ai commencé par perdre la tête", explique-t-elle à la journaliste Annick Cojean du Monde. 

Mais, aujourd'hui, Mona Eltahawy se bat pour le démantèlement du patriarcat. Dans son nouveau livre qui sort ces jours-ci en anglais, elle nomme les "sept péchés nécessaires" que les filles ne sont pas censées commettre: colère, ambition, profanation, violence, recherche d'attention, convoitise et pouvoir. Un futur best-seller aux allures de manifeste. 

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par Alter-Egales (Fédération Wallonie Bruxelles) qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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