Règlements de compte, retour des réfugiés: Bruxelles en novembre 1918

La foule attendant la soupe populaire à Bruxelles
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La foule attendant la soupe populaire à Bruxelles - © Tous droits réservés

A la veille de l’Armistice, Bruxelles est dans une situation chaotique, à deux doigts de l’explosion même. La capitale a vécu dès septembre 1914 une occupation très dure. Comme l’Allemagne, elle est soumise au blocus alimentaire. En novembre 1918, la population est aux abois.


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Chantal Kesteloot, du CEGESOMA, le Centre d'études guerre et société explique : "Très vite va se poser le problème du ravitaillement, on a réquisitionné les fers, les matelas, les cuivres (….) On a des difficultés pour se nourrir, pour se vêtir, pour se déplacer – Bruxelles est une ville fermée – il n’y a plus de bétail, donc par exemple pour collecter les immondices, ce sont des hommes qui tirent les chariots ; on n’a plus de bétail pour tirer les corbillards, donc les corbillards sont tirés par des trams, la situation est extrêmement problématique."  

Des dizaines de milliers de réfugiés

Se pose aussi la question des réfugiés. A l’automne 1918, ce qui sera la dernière offensive a provoqué la fuite de dizaines de milliers de civils, essentiellement des Français. Ils débarquent à Bruxelles par milliers.

"Bruxelles va voir arriver des milliers de réfugiés, essentiellement des Français", raconte Chantal Kesteloot. "La ville compte à ce moment-là 790.000 habitants. Il va y avoir entre 75.000 et 100.000 réfugiés, donc la question qui va se poser, c’est comment les nourrir dans une ville qui est déjà affamée, comment les soigner. Ces réfugiés sont arrivés à pied, ils ont parcouru des dizaines voire des centaines de kilomètres. Un certain nombre sont morts sur la route."

Les rumeurs les plus folles circulent: les portes des prisons auraient été ouvertes, il y aurait parmi les réfugiés des vauriens...

Pour les autorités communales, l’enjeu, c’est le maintien de l’ordre. L’instauration d’une dictature est envisagée. Une garde bourgeoise sera reconstituée.

La révolte des soldats allemands

Le 9 novembre, l’empereur Guillaume II a abdiqué. En Allemagne des troubles révolutionnaires éclatent un peu partout. Ils auront un impact jusqu’à Bruxelles. Les soldats allemands sont désœuvrés, ils voudraient rentrer en Allemagne mais il n’y a plus de trains. Ils vont créer, dans la nuit du 9 au 10 novembre, un conseil des soldats. Ils vont s’en prendre à leurs officiers. Il y aura des violences, des échanges de coups de feu et une trentaine de morts parmi les soldats allemands. L’Armistice n’est pas encore signé mais ces conseils de soldats annoncent la fin de la guerre.

Chantal Kesteloot explique : "Il y aura des tentatives de fraternisation, mais elles n’aboutiront pas. Pour la population bruxelloise, l’occupant reste l’occupant, les quatre années d’occupation ont pesé très lourd, et le ressenti anti-Allemand, on peut même dire antiboche, reste féroce".

La grippe espagnole

Durant ce conflit, l'Espagne est un pays neutre. C’est l’un des derniers pays où la presse est libre et où l’information sur la grippe peut circuler. C'est pour cette raison qu'on a surnommé cette infection "La grippe espagnole". Elle aurait été propagée par des soldats dont la gravité des symptômes n'aurait pas été prise en compte. Ils n'ont pas été isolés. Les microbes se sont répandus très rapidement. Il y aura deux pics. Un premier à l’été 1918, et un second à l’automne 1918.

En Belgique, cette grippe fera entre 36.000 et 40.000 morts. C’est autant que de soldats morts sur le front. Alors, comment faire son deuil ? Perdre un proche, mort à la guerre, tombé pour la patrie est difficile à supporter, mais perdre quelqu’un d’une infection aussi banale que la grippe est encore plus difficile à accepter.

Le 11 novembre 1918: pas d’explosion de joie à Bruxelles

Le 11 novembre, Bruxelles est encore occupée, elle ne sera libérée que le 16 novembre. Il y règne une ambiance survoltée. Un appel au calme est lancé afin d'éviter les débordements. La situation est totalement différente de celle du front ou dans les villes déjà libérées, où les fanfares et les drapeaux belges sont déjà sortis.

Les premières manifestations de joie auront lieu le 17 novembre avec l'arrivée du bourgmestre Adolphe Max. Les Bruxellois le considèrent comme un immense héros parce qu’il avait tenu tête aux autorités allemandes. Il passera d’ailleurs toute la guerre en prison. Quand il arrive, la Grand-Place est noire de monde.

Mais la grande fête qui clôt symboliquement la guerre, c’est le 22 novembre avec le retour triomphal du Roi et de sa famille, à la tête des troupes interalliées.

Laurence Van Ypersele, historienne UCL, détaille : "Il revient se présenter en tant que chef d’armée devant les chambres réunies. Dans son discours, il rend hommage aux personnes impactées par la guerre. Le soldat c’est le top numéro un, ceux qui sont tombés au champ d’honneur, ceux qui sont revenus, il rend aussi hommage aux Alliés, mais aussi à ceux qui ont été victimes des massacres de 1914, à ceux qui sont morts dans les camps de concentration, ou encore sur les fils électriques à la frontière avec les Pays-Bas, aux résistants…"

Dans son discours, le Roi annonce aussi des réformes, avec l’obtention du suffrage universel pour les hommes et pour les veuves de guerre ainsi que pour certaines grandes résistantes. Le droit de grève, revendiqué avant la guerre, sera également accordé. La guerre et l’expérience des tranchées, la souffrance de toutes les catégories sociales, militaires ou civiles, vont accélérer ces avancées sociales.  

Règlements de compte

Les premiers soldats allemands partis, vient aussi le temps des règlements de compte. Les Bruxellois se vengent des "inciviques", ceux qui ont collaboré avec l’ennemi ou profité de la guerre. Les "femmes à boches", celles qui ont couché avec des Allemands, parfois par nécessité, seront exposées.

"On utilise des rituels de l’ancien régime qui avaient disparu dans les années 1850", explique Laurence Van Ypersele . "A cette époque, on désignait les prostituées atteintes de maladies vénériennes en les rasant. On assiste à tout un rituel dans lequel on les désigne et si c’est un soldat qui les désigne, c’est encore mieux."

Comme en 1944, ces femmes seront soumises à la haine publique. On les dénude, on les tabasse, on leur tond les cheveux, on leur met un casque à pointe.  Elles en resteront traumatisées à vie. Ces débordements ne durent que quelques semaines.

Mais la haine de l’Allemand restera tenace. A Bruxelles, comme dans le reste du pays, l’occupation et la guerre laisseront des traces pendant longtemps.  

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