Reconversion professionnelle : quand les jeunes (et moins jeunes) partent à la recherche de sens

En France, d’après la deuxième édition du Baromètre de la formation et de l’emploi de Centre Inffo, un jeune de 18 à 24 ans sur trois s’engage dans un processus de reconversion. Un chiffre plus élevé que chez les actifs de tout âge, puisqu’un professionnel français sur cinq est actuellement en train de changer de métier. La situation est-elle comparable chez nous ?

Pour Bernard Fusulier, professeur de sociologie à l’UCLouvain, la réponse est non. "Selon STATBEL en 2018, moins de 10% des jeunes en emploi (de 24 ans et moins) étaient à la recherche d’un autre emploi. Il faudrait comparer les méthodologies d’enquête. Serait-ce aussi un effet COVID ? Je n’en sais rien pour l’instant."


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Néanmoins, au-delà de la question de la mesure, l’insertion professionnelle des jeunes se fait en général à travers des emplois transitoires. Il n’est dès lors guère étonnant, selon Bernard Fusulier, que le jeune cherche d’autres conditions de travail et un emploi qui corresponde mieux à ses qualifications.

A la recherche de l’équilibre

Le travail professionnel a au moins deux dimensions, relève Bernard Fusulier. "Une dimension instrumentale en permettant de gagner sa vie et une dimension expressive en procurant un sentiment d’épanouissement personnel."

D’ailleurs, selon des études menées en France, ce que les jeunes recherchent en priorité, avant le niveau de rémunération et la sécurité de l’emploi, c’est l’équilibre entre leur vie professionnelle et leur vie personnelle tout en accordant aussi beaucoup d’importance à la qualité des relations avec les collègues.

C’est le cas de Pierre Guillaume. "J’ai toujours voulu être musicien", explique-t-il. "Mes parents ne voulaient pas trop que je fasse une école de musique, ils voulaient d’abord que j’étudie à l’université. J’ai donc fait un régendat puis un master en langues."

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Pierre Guillaume lors d’un concert de Black Mirrors © Quentin De Meuter

A la fin de ses études, il se lance comme professeur de langues germaniques. "Je me suis dit, assez naïvement, que le métier qui me laisserait le plus de temps sur le côté était celui d’enseignant. Mais en réalité, l’enseignement prend énormément de temps. Je n’avais donc plus vraiment de temps pour la musique."

Prêt à prendre une année sabbatique il y a deux ans, le covid change les plans de Pierre. Puis, début 2020, il a la chance de rejoindre le groupe Black Mirrors. "C’est un groupe qui tourne bien et donc je me suis dit que je n’aurai jamais plus un tel tremplin pour me lancer dans la musique. J’ai donc pris mon courage à deux mains et j’ai demandé un an de congé pour convenance personnelle. J’ai arrêté l’enseignement officiellement en juin, après huit ans dans le métier."

Pour subvenir à ses besoins, il donne aussi des cours de guitare et fait de la production musicale pour d’autres personnes. "Pour l’instant je vis sur mes économies et les quelques cours que je donne. Si je n’avais pas d’argent de côté, je ne pourrais pas le faire. Je me donne deux ans pour vivre décemment de la musique."

Pas que les jeunes

Nicolas Dardenne, conseiller en orientation et en insertion socioprofessionnelle depuis huit ans au Centre d’information et d’orientation (CIO) à Louvain-La-Neuve, remarque d’ailleurs un "vieillissement" parmi les personnes qui viennent le voir. Il reçoit aujourd’hui des professionnels âgés de 25 à 55 ans.

"On a de plus en plus d’adultes en reconversion et de plus en plus de demandes", constate-t-il. "Les rendez-vous pour réévaluer le projet professionnel, se réorienter, voire reprendre des formations sont de plus en plus sollicités. Il y a une liste d’attente d’environ un mois pour les rendez-vous de ce type-là."

Gabriela Knajblova fait partie de ces adultes en reconversion. Elle a commencé des études d’artiste 3D il y a cinq ans et devrait les terminer cette année, à 43 ans. Comme c’est un métier en pénurie, elle reçoit des allocations.

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© Gabriela Knajblova

"Depuis mes 14 ans, j’ai toujours voulu faire de l’infographie mais il n’y avait pas de haute école dans ce domaine en Tchéquie", explique cette maman de deux enfants. "En arrivant en Belgique il y a 20 ans, j’ai repéré l’École Supérieure d’Infographie Albert Jacquard mais je ne parlais pas encore français. J’ai travaillé comme vendeuse et caissière pendant des années dans un magasin de bricolage. Mais mes genoux ont lâché donc je me suis retrouvée sans rien du jour au lendemain."

Gabriela a donc dû réfléchir à son avenir professionnel. Elle en a discuté avec son compagnon, qui lui a dit : "Si tu es vraiment motivée, lance-toi !".

Mais elle l’admet, si elle n’avait pas eu de problème de santé, elle n’est pas certaine qu’elle aurait repris des études. "J’ai une famille dont je dois m’occuper. Donc c’est après m’être concertée avec eux que je me suis lancée. Aujourd’hui, on se bat ensemble pour que je puisse terminer mes études. C’est difficile de retourner sur les bancs de l’école, de se remettre aux maths qu’on a oubliés depuis 20 ans", dit-elle en rigolant.

Impact sur l’entourage

Pour Nicolas Dardenne, il est primordial d’essayer d’évaluer les difficultés car on est rarement tout seul dans la démarche. "On a un entourage et cela a un impact sur ce dernier. Mon entourage va-t-il m’aider ? Si oui, comment ? A l’inverse, je dois aussi bien l’informer car cela va l’impacter. Par exemple, je ne serai pas là le soir car je vais à des cours ou car mon métier va se transformer. L’organisation familiale va parfois changer."

C’est en effet grâce au soutien de sa compagne que Sophie Stenger, 34 ans, est aujourd’hui en 3e année de Game Art dans les jeux vidéo. "Si elle n’était pas là, ce ne serait pas possible. D’un point de vue financier, c’est compliqué. Et au sein même de la formation, le fait d’être plus âgée que les autres étudiants peut poser des problèmes d’intégration et même d’apprentissage, puisqu’il faut reprendre l’habitude d’étudier."

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© Sophie Stenger

Sophie a toujours su qu’elle voulait travailler dans le domaine des jeux vidéo mais, il y a quinze ans, celui-ci n’était pas encore aussi développé qu’il ne l’est aujourd’hui et l’industrie n’était pas "prise au sérieux".

"Quand j’en parlais au conseiller d’orientation, on me faisait bien comprendre que c’était une voie qui était un peu illusoire, pas sérieuse puisque le jeu vidéo est forcément de l’amusement et pas du travail."

Un cheminement qui prend du temps

De son côté, Julien Monart, 31 ans, n’avait aucune idée de ce qu’il voulait faire il y a encore quelques mois. Après avoir réussi des études en relations publiques, il fait pas mal de boulots, notamment dans la gestion de projet et d’infrastructure. "Mais je n’ai jamais gardé un job plus d’un an. Je cherchais ma voie", admet-il.

"A un moment, je me suis dit : je vais tout reprendre depuis le début et me demander ce qui me plaît, en faisant abstraction des stéréotypes et des préjugés que j’avais. C’est là que je suis arrivé sur le métier de prof."

Avant d’arriver à cette conclusion, Julien rencontre une coach carrière. "Elle m’a beaucoup aidé. Elle a mis en place la structure pour que je puisse me remettre en question."

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Julien Monart a vécu à Londres pour y travailler dans un hôtel pendant quelques mois © Ambroise Carton

Cette remise en question est en effet un cheminement qui peut prendre du temps. "Ce que je donnerais comme conseils, c’est de toujours bien s’informer de manière concrète avec des professionnels du secteur, essayer d’élargir sa vision du travail parce que c’est évolutif, il y a des professions qui se modifient, qui se créent, qui disparaissent", explique Nicolas Dardenne. "Ces étapes prennent du temps."

Et le Covid-19 dans tout ça ?

Selon Ludo Struyven, professeur en sociologie du travail à la KU Leuven, les changements professionnels sont en général moins nombreux en période de crise. "En ce qui concerne la crise du Covid-19, le chômage temporaire a assez bien fonctionné et a permis d’éviter qu’une majorité des Belges perdent leur emploi, sauf dans les secteurs de l’HoReCa et de la logistique."

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© Dynam Release 2020-Q4, p.13 https://www.dynamstat.be/files/Dynam-release-2020_4__FR.pdf

Avec la situation économique favorable actuelle, on peut s’attendre à une augmentation des changements professionnels, prévoit le professeur, mais la tendance n’est pas aussi spectaculaire qu’on le prétend car il y a aussi des secteurs où les réorganisations sont plus nombreuses. "Cette situation est typique de la période qui suit une crise", conclut-il.


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Mais il n’est pas non plus impossible que l’expérience du confinement ait accentué cette quête de réalisation de soi où on ne veut pas perdre sa vie à la gagner, ajoute Bernard Fusulier. "D’où éventuellement un accroissement des conversions professionnelles, peut-être plus aisées lorsqu’on est dans une étape de la vie où les horizons sont grands ouverts et que les contraintes sont encore un peu relâchées en comparaison par exemple à des travailleurs-parents devant payer l’hypothèque de leur habitation, si j’ose caricaturer les situations."

Cela dit, "il faut tenir compte du fait qu’un jeune n’est pas égal à un autre jeune ", insiste Bernard Fusulier. Être une fille ou un garçon ; hautement qualifié ou sans qualification ; célibataire, en couple et/ou parent ; racisée ou non ; issu d’un milieu nanti ou défavorisé ; vivant à la campagne ou dans une grande ville ; bénéficiant d’une solidarité familiale ou devant se débrouiller seul… Autant de conditions qui différencient un jeune d’un autre jeune.

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