Etudier en prison: quelques mètres carrés pour de grandes ambitions

La réalité des prisons ne correspond pas à celle de l'enseignement.
La réalité des prisons ne correspond pas à celle de l'enseignement. - © VIRGINIE LEFOUR - BELGA

Dans les prisons belges, les détenus peuvent suivre des formations. En général des cours d'alphabétisation, de langue ou un cursus professionnel. Mais quelques prisonniers ont fait le choix de s'atteler à des études supérieures. Ils seraient entre 15 et 20 seulement pour toute la Belgique. A Nivelles, une association -La Touline- veut encourager cette démarche.

Une petite pièce de trois mètres sur deux, un paysage maritime peint sur le mur. Un professeur d'économie discute du traité transatlantique avec un jeune homme. La scène a tout d'une rencontre classique entre un étudiant et son professeur. Pourtant, nous nous trouvons dans l'un des parloirs de la prison de Nivelles. Le jeune détenu, qui souhaite rester anonyme, suit des cours d'économie à l'ULB. Il est en deuxième année de Master. De l'autre côté de la table, le professeur s'appelle Paul Löwenthal, un ancien enseignant à l'UCL, aujourd'hui pensionné. Chaque semaine il rencontre le détenu pour des séances de remédiation.

Le projet de l'association La Touline est né il y a quatre ans. Avant cela il y avait déjà des détenus qui suivaient des cours par correspondance, mais ils devaient surmonter leurs difficultés tout seuls. "Un jour un détenu est venu me voir", raconte Anthony Parisotto, responsable du projet pour l'association. "Il a été incarcéré pendant sa première année d'étude et voulait poursuivre son cursus. En me renseignant un peu, je me suis rendu compte que ça n'était pas possible. La réponse ne me convenait pas", martèle-t-il. L'ASBL a donc incité l'ULB d'une part, et la prison d'autre part, à se rapprocher.

"Nos études n'intéressent pas les autres détenus"

Pour l'instant on ne peut pas parler d'un succès de masse: sur les 240 détenus de la prison de Nivelles, seuls deux suivent des études universitaires. Mais les responsables de l'association ne s'étaient pas fixé d'objectifs chiffrés. "85% de la population carcérale belge est issue d'un milieu précarisé", précise Anthony Parisotto. "Un milieu qui est très rarement compatible avec le système universitaire."

A cela s'ajoute toute une série de difficultés pratiques. Étudier en prison, c'est bien sûr suivre des cours sans professeur en face de soi. Et puis on ne peut pas échanger avec d'autres étudiants, leur parler de ses difficulté ou simplement partager un centre d'intérêt. "Nos études n'intéressent pas vraiment les autres détenus ou les gardiens", confirme l'étudiant-prisonnier.

Se pose aussi la question de l'accès à la documentation. "Ici il y a une petite bibliothèque générale", commente Paul Löwenthal, l'ancien professeur. "Mais ce n'est pas ce dont on a besoin lorsque l'on se pose une question précise ou lorsque l'on doit faire un travail personnel". Contrairement à certaines idées reçues, les détenus n'ont pas non plus accès à Internet. Ce qui pose quelques problèmes à l'heure où les universités s'engagent de plus en plus dans l'ère du numérique.

"En prison, il faut parfois des mois pour se procurer une cartouche d'encre"

Entre le monde carcéral et celui de l'université, il y a un mur. Un mur de briques rouges que peu ont le droit de franchir, avec à la clé certaines incompréhensions.  Anthony Parisotto a un exemple en tête : "Les travaux doivent être rendus sur papier imprimé. Un jour, un détenu n'avait plus de cartouche d'encre et il n'a donc pas pu imprimer son document. Il a dû recopier tout son travail à la main, soit une soixantaine de pages. Au début son devoir a été refusé par le professeur, parce qu'il ne répondait pas aux conditions. Nous avons dû mener un combat pour expliquer à ce professeur que parfois, en prison, il faut des mois pour se procurer une cartouche d'encre".

Reste à mentionner les difficultés du quotidien. La prison n'est manifestement pas un endroit propice aux études. Dans certains établissements, les étudiants sont deux par cellule, avec une télévision qui reste allumée le plus clair de la journée. Les couloirs aussi sont bruyants. La plupart de ces étudiants cumulent leurs études, le soir, avec un travail salarié en prison, la journée. "Les priorités de vie en prison ne sont pas les mêmes que celles qui existent à l'extérieur", résume le jeune détenu.

Le résultat, c'est que les détenus sont souvent plus lents que les autres étudiants. En général, il leur faut deux ans pour valider une année de cours.

"Un passeport pour la réinsertion"

Mais malgré tous ces obstacles, le jeu en vaudrait la chandelle. Un autre détenu nous accueille dans sa cellule exigüe. Un bureau bien rangé, un ordinateur, sans connexion Internet ni ports USB, bien sûr, et quelques livres. La trentaine, il est en première année d'université, en économie lui aussi. "En ce moment je suis en train de payer ma dette à la société", explique le détenu condamné à une lourde peine. "Mais un jour je veux pouvoir retrouver ma place dans cette société. Il faudra que je sois utile. Je trouve que les études universitaires sont un très bon passeport pour la réinsertion".

La réinsertion, Paul Löwenthal y croit. Lors de ses rencontres avec les détenus, il aborde les points du cours à éclaircir. Mais il tient aussi à parler à ses étudiants de ce qu'il appelle la réalité: de l'actualité économique. "Il faut qu'ils sachent quelle est cette réalité à laquelle ils seront confrontés dans le monde professionnel", assure le professeur. "Pour qu'ils puissent se réinsérer, il faut les maintenir dans le bain de la société, les informer sur ce qui les entoure".

Après quatre années d'études en prison, l'un des deux étudiants incarcérés à Nivelles pourrait terminer son cursus dans les mois qui viennent.

Barbara Schaal

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