Quelles politiques faut-il mettre en place pour lutter efficacement contre les féminicides?

Une manifestation en France début le 06/07/2019
Une manifestation en France début le 06/07/2019 - © MARTIN BUREAU - AFP

Depuis le début de l’année 2019, on a recensé 14 féminicides en Belgique. La dernière en date, c’était il y a à peine quelques semaines. En France, on en est à la 81e victime d’un féminicide.

Le nombre de ces féminicides ne cesse d’augmenter alors que les jours, les semaines et les mois passent.

Céline Caudron est coordinatrice à Vie Féminine. Comme d’autres associations, elle milite depuis plusieurs années pour que le terme "féminicide" soit davantage utilisé dans la sphère publique.

"Utiliser les bons mots"

Selon elle, les mentalités changent au fil des années. "C’est dû au fait qu’on parle plus des violences faites aux femmes et qu’on en parle mieux. Et ça ne vient pas de nulle part, ça vient des mouvements de femmes, parce qu’on a mis sur le tapis ces questions-là, on les a imposées dans la sphère publique, notamment via les réseaux sociaux, ça passe aussi à travers les médias et on se rend compte qu’on en parle de plus en plus dans différentes sphères. Je pense que les mentalités sont effectivement en train d’évoluer, mais on n’y est toujours pas. C’est pour ça qu’on doit toujours faire attention à utiliser les bons mots, et pour nous, le terme 'féminicide' peut nous aider à avancer dans le bon chemin."

Outre cette problématique par rapport au terme " féminicide ", il y a aussi la problématique du recensement. Depuis 2016 et la ratification de la Convention d’Istanbul par la Belgique, l’État est normalement tenu de recenser le nombre de féminicides. Selon plusieurs associations, il n’est pas respecté.

"Un rapport récent de l’Union européenne dit qu’il y a six pays dans l’Union européenne qui ne fournissent aucune donnée sur les assassinats de femmes parce qu’elles sont des femmes, et la Belgique fait partie de ces six pays. C’est lamentable ! On est obligé, puisqu’on a en effet signé la Convention d’Istanbul qui oblige les pouvoirs publics à prendre une série de mesures, notamment en termes statistiques, pour pouvoir avoir des données sur lesquelles on peut travailler, donc il y aurait de quoi faire. Pour le moment, on est condamné à bricoler et ce sont effectivement les associations de terrain, qui ont pourtant autre chose à faire parce qu’on est censé être d’abord là pour les femmes, c’est nous qui menons la presse pour pouvoir estimer le nombre de femmes assassinées chaque année. On arrive chaque année à un chiffre autour de 40 femmes assassinées au minimum, puisque c’est ce qu’on trouve dans les médias, donc on imagine qu’il y en a bien plus que ça. Mais ce n’est pas normal que ce soit nous qui devions faire ce travail-là."

Avoir une meilleure compréhension de ce que sont les violences faites aux femmes

Les féminicides se déroulent souvent, dans la plupart des cas, lorsqu’un couple hétérosexuel est en phase de séparation et très souvent la femme a déjà porté plainte à la police pour dénoncer ces actes de violence. C’est un manque de prévention selon Céline Caudron.

"Chaque année, on voit qu’une bonne partie des assassinats de femmes parce qu’elles sont des femmes pouvait être prévue parce que des violences étaient annoncées avant ça. Cette année-ci, sur les 14 féminicides, la moitié était connue soit de la police, soit de l’entourage. Il y avait donc déjà des violences au préalable. Et si on avait une meilleure compréhension de ce que sont les violences faites aux femmes, du fait que toutes les formes de violence sont liées entre elles et peuvent aboutir à des gestes extrêmes comme le féminicide, on pourrait en effet mieux les prévenir et arrêter cette dynamique-là quand il est encore temps."

Mais aurait-on encore trop tendance à ne pas vouloir intervenir parce qu’on a l’impression que ça vient de la sphère privée ? "Il y a de ça, mais il y a plusieurs éléments", précise-t-elle.

"Il y a en effet le fait qu’on ne voit pas que ce qui se passe dans la sphère privée est en fait le reflet de ce qui existe dans l’ensemble de la société. Quand on parle de violences faites aux femmes, on ne parle pas de problèmes individuels, personnels, mais on parle d’un problème social envers lequel il y a une responsabilité collective. Ça veut donc dire que tout le monde doit se positionner par rapport à ça, en tant que pouvoir public évidemment, mais aussi en tant qu’individu, en tant que témoin de violences qu’on peut constater dans notre quotidien. Quand on entend ce qui se passe chez nos voisins par exemple ou quand on constate une agression dans la rue, on a quelque part un devoir civique de réagir, et ça, ce n’est pas encore vraiment rentré dans les têtes. C’est donc notamment une des évolutions des mentalités qu’on devrait pouvoir mettre en place, et après il y a aussi un besoin d’évolution structurelle d’accorder des moyens efficaces pour la lutte contre les violences faites aux femmes. Pour le moment, en Belgique, il n’y a aucun budget consacré à la lutte contre les violences faites aux femmes, il n’y a pas de budget. On nous dit qu’il y a quelque 200 mesures comme ça, et quand on regarde les mesures qui sont établies tous les cinq ans, ce sont des mesures qui sont plutôt cosmétiques et qui n’entraînent pas de réel changement sur le terrain. Il y a des choses qui se font, mais ce sont des gouttes d’eau, ça n’a rien à voir avec l’ampleur du problème."

"Une obligation"

Justement, le nouveau gouvernement bruxellois a fait savoir qu’il se préoccupera encore plus de la violence envers les femmes, avec notamment l’application effective de cette fameuse Convention d’Istanbul. "On attend de voir le budget, on attend de voir ce que ça va donner en effet. Ce n’est pas un mérite du gouvernement bruxellois, c’est une obligation, puisque la Convention d’Istanbul implique tous les niveaux de pouvoir – fédéral, mais aussi régional, communautaire, et jusqu’au niveau communal. En fait, tous les niveaux de pouvoir en Belgique devraient s’impliquer pour concrétiser cette Convention d’Istanbul. C’est donc juste normal que le gouvernement déclare ça. Maintenant, on attend de voir des budgets pour que les mesures concrètes arrivent et on attend aussi d’être sollicités. On a vu que le gouvernement bruxellois a annoncé qu’il allait travailler avec la société civile, on l’espère bien parce qu’on a plein d’idées et plein de revendications à mettre sur la table, qu’on présente déjà depuis des années et qui ne sont toujours pas écoutées, donc on a des choses à dire et on est expert du terrain, on sait ce qui se passe et on sait de quoi on a besoin. On aimerait donc bien mieux collaborer."

Besoin d’une réforme de la justice

Concernant le financement, l’Espagne a injecté 10 milliards d’euros pour faire baisser le nombre de feminicides. Une solution ?

"Il n’y a pas de lien automatique entre la lutte contre les violences et la baisse de la criminalité sur les violences. Ça prend évidemment du temps, ce sont des changements de société qui vont peut-être marquer plusieurs générations, et en Espagne, ça fait peut-être une dizaine d’années que la lutte contre les violences est vraiment prise au sérieux et de plus en plus conséquente parce que les mouvements féministes font une pression dans ce sens-là. Des choses évoluent donc en Espagne, et notamment une loi-cadre sur les violences faites aux femmes, loi-cadre qui n’existe pas du tout en Belgique, où on a une législation qui est très disparate et qui est très peu compréhensible sur la question. Il y a également une attention à la façon dont on parle des violences dans les médias et ça a aussi une influence sur les mentalités, ça a aussi un rôle de prévention. Et il y a effectivement des moyens qui sont mis en œuvre avec des priorités déclarées dans les intentions des pouvoirs publics, mais qui sont suivis de moyens concrets. Par exemple, quand il y a des fêtes populaires en Espagne — les fêtes de Pampelune par exemple — une des priorités des agents de sécurité est de lutter contre les agressions sexistes pendant les fêtes. C’est leur priorité, ils le disent et ils le font. Ça ne se fait pas en Belgique."

La justice n’est pas du tout adaptée à la lutte contre les violences faites aux femmes

Le féminicide n’est pas reconnu dans le Code pénal en Belgique. En Espagne ou en Italie, par exemple, ça l’est. "Mais dans le contexte actuel en Belgique, ce serait plus un gadget qu’autre chose, ça ne changerait pas vraiment grand-chose. En Belgique, on a besoin d’une véritable réforme de la justice parce que la justice n’est pas du tout adaptée à la lutte contre les violences faites aux femmes. Il y a plein de dysfonctionnements au niveau de la justice, et notamment le fait que le pénal et le civil sont complètement distincts en Belgique. Quand on vit des violences conjugales, on passe par une partie pénale s’il y a notamment des coups et blessures, mais on peut aussi passer par le civil s’il y a séparation et garde des enfants. Les deux sont séparés et on constate souvent au civil qu’on ne prend pas du tout en compte les violences conjugales et on arrive à des situations dramatiques où les juges vont exiger une garde alternée, ce qui veut dire que l’auteur des violences va continuer à entretenir des contacts avec la victime de violences pour le partage des enfants. Et au milieu, il y a les gamins qui sont là et qui subissent aussi les violences, parce qu’un enfant exposé aux violences est un enfant maltraité — il y a eu plusieurs études sur le cas. Mais comme c’est séparé en Belgique et qu’on n’a pas de vision globale des violences, c’est comme si les violences conjugales n’existaient plus au civil, et ça, c’est un énorme problème."

"L’urgence est là"

En France, le gouvernement a décidé de lancer une grande consultation sur les violences conjugales. Selon Céline Caudron, le futur gouvernement pourrait s’en inspirer, "parce que c’est en plus aussi une obligation de la Convention d’Istanbul de collaborer avec la société civile".

Mais elle précise : "Maintenant, ce qui s’est passé en France en 2018 autour de la loi sur les violences sexuelles était un peu du même ordre, ils voulaient aussi consulter la société civile. Mais cette loi a finalement été assez décevante, on n’a pas vraiment écouté la société civile là-dessus, donc si c’est pour aboutir au même résultat, ce serait un peu dommage. Ce que disent aussi les copines françaises, c’est qu’on n’a pas besoin de discuter pendant des semaines de mesures urgentes qu’on pourrait prendre tout de suite, parce qu’on sait qu’on a besoin de prendre des mesures pour que les femmes soient entendues dans les commissariats, pour qu’on les protège quand il y a vraiment un danger évident, c’est-à-dire donner des moyens à la police, mais aussi aux associations de terrain, pour qu’on change aussi le fonctionnement de la justice. Il y a des mesures très concrètes qu’on pourrait appliquer tout de suite sans attendre des mois, comme c’est proposé en France."

Un acte symbolique qui, elle l’espère, aboutira. "Mais on pourrait quand même aller un peu plus vite. L’urgence est là et en attendant, comme disent les copines françaises, les violences ne prennent pas de vacances."

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