Que devient Amine, l’infirmier en unité Covid, expulsé il y a un an de son logement par ses colocataires ?

Serrure modifiée, affaires personnelles sur le pas de la porte, sans applaudissements ni remerciements… Du jour au lendemain, c’est "au revoir et ne reviens plus !" Il y a un an, Amine (prénom d’emprunt) était expulsé, après un simple coup de fil matinal, de la maison bruxelloise qu’il partageait avec plusieurs colocataires. Qu’avait-il fait pour mériter cela ?

Le jeune homme de 25 ans, infirmier, travaillait aux soins intensifs de deux hôpitaux de la capitale, au sein d’unités Covid, au plus près des malades du coronavirus. Trop risqué pour ses anciens amis. A l’époque, le virus fait très peur, au point de conduire à des actes de discrimination.

Un appartement où je ne risque plus de me faire expulser

Que devient désormais Amine ? Il dispose aujourd’hui de son propre logement, trouvé via les petites annonces. "Un 70 mètres carrés que je paie 200 euros de plus que la colocation mais où je suis seul et ne risque pas à nouveau de me faire expulser", relativise-t-il. Au total : environ 700 euros par mois, charges comprises : le prix d’une certaine liberté, sans pression ni crainte.

"La nuit suivant mon expulsion", se souvient Amine, "j’ai logé chez un collègue médecin, propriétaire d’une maison. Et puis plusieurs nuits. Et puis, nous avons été rejoints par d’autres collègues infirmiers, qui avaient aussi été expulsés parce que soignant des personnes contaminées par le coronavirus." Ils sont finalement une dizaine, sous le même toit. "On a été logé pour rien ! Merci à lui !"

A l’époque, l’histoire d’Amine que relaiera la RTBF suscitera un élan de solidarité. "Cela m’a beaucoup touché." Les appels, les emails et les propositions de relogement affluent. "Mais je n’en ai accepté aucune. Une des raisons : certaines personnes voulaient seulement obtenir mon vrai nom et mon vrai prénom, pour savoir qui j’étais, où je travaillais. Une personne est même parvenue à retrouver mon hôpital et l’a contacté pour vérifier mes dires."

Amine n’avait rien demandé : il voulait seulement préserver son anonymat, craignant que son nom soit diffusé sur les réseaux sociaux. "J’ai quand même été reconnu au boulot."

Insultes, agressions…

Amine démissionne après trois mois. "Pour cette raison mais aussi parce que je ne faisais plus que du Covid, Covid, Covid… Ce n’était plus motivant. Jamais de remerciements du ministère, je n’ai jamais touché de prime. J’ai alors quitté l’hôpital, fait un break d’une semaine avant de reprendre du service en tant qu’ambulancier dans une société privée", d’abord à Bruxelles puis en périphérie.

Les gardes sont longues : 12 ou 24 heures. "Des heures que je peux cependant récupérer par après, ce qui n’était pas le cas à l’hôpital où on n’arrêtait pas. C’était du 6h-22h, tous les jours. Désormais, j’ai un peu du temps pour moi."

"Il y a énormément de différences entre les deux métiers", poursuit l’ambulancier. "Quand vous êtes ambulanciers, vous faites régulièrement face à des patients mal éduqués, mal polis… On se fait insulter, on se fait frapper. Quand je suis en intervention, on est mal accueilli sous prétexte qu’on entre dans la vie privée des gens… On côtoie la misère sociale. On nous prend pour des esclaves. Un jour, nous avons refusé, comme cela est prévu, de descendre en brancard du troisième étage un malade de 130 kilos. Nous devions faire appel aux pompiers pour faire sortir la personne par la fenêtre. Celle-ci a refusé de payer leur intervention. Il a été agressif avec nous, insultant…"

La solidarité avec le personnel soignant n’existe plus

"Connard", "Mal b…", "Fils de p…": Amine en récolte des insultes. Ou des marques de mépris, comme avec ce patient qui demande à être transféré de sa maison de repos proche de Bruxelles jusqu’à un hôpital au… Luxembourg "alors que ses paramètres n’étaient pas stables. On était considéré comme ses chauffeurs de taxi, pas comme des ambulanciers. Il a commencé à nous insulter, à nous agresser physiquement. Finalement, on l’a transféré dans un hôpital tout proche. Mais on ne lui a rien dit."

Soutien au personnel soignant, "clappings" aux balcons à 20 h, reconsidération des métiers de première ligne… "Cela, je ne le vois plus du tout. Ce n’est plus qu’insultes et agressions. On m’a déjà arraché les cheveux. Cela m’est déjà arrivé à l’hôpital où j’ai subi des insultes racistes." Mais les ambulanciers, sur le terrain, semblent plus exposés, d’après Amine.

"La solidarité avec le personnel soignant n’existe plus. Je ne me l’explique pas", ajoute Amine qui rejoint le constat d’autres collègues interrogés récemment par la RTBF. "Même dans la circulation, les automobilistes ne s’écartent plus quand ils voient notre ambulance arriver."

Ceci étant, Amine ne compte pas changer de secteur. "Ce ne sont pas ces personnes qui vont me faire changer de voie. Il y a de l’agressivité, des insultes, du racisme, du mépris de classe… Mais pas tous les jours. Et pour le moment, le métier me plaît. Ce que je recherche, c’est le contact social. Je suis quelqu’un de très sociable, dans le privé comme au travail."

Et à refaire, ces services interminables en unités Covid ? "Pas du tout", tranche immédiatement Amine. "C’est chaud ! Heureusement, je n’étais pas marié, je n’avais pas d’enfants. D’autres collègues parents ont fini par démissionner. D’autres sont tombés malades ou sont morts du Covid. Moi, j’ai la chance d’être toujours vivant."

J’essaie encore de comprendre pourquoi ils m’ont fait cela

Un an après son expulsion, Amine n’a plus eu aucun contact avec ses anciens colocs. "Personne, pas même le propriétaire. Aujourd’hui, j’essaie toujours de comprendre pourquoi ils m’ont fait cela. Ce n’est pas parce que je travaillais dans une unité Covid que j’allais ramener le coronavirus à la maison. La preuve, je subissais des tests PCR chaque semaine. Je n’ai jamais été positif. J’ai toujours été prudent. Aujourd’hui, je suis vacciné, j’ai eu mes deux doses. Il n’y a aucune crainte."

La maman d’Amine, bientôt pensionnée, travaille également dans le secteur médical. "Elle a été choquée par ce qui m’était arrivé. Elle n’a jamais subi cela." Le soutien des proches, le soutien aussi du monde politique. A l’époque, des partis demandent de sanctionner les messages hostiles aux soignants. "De la communication" pour Amine qui a déjà porté plainte après avoir été agressé.

Amine constate également une certaine distance de la population avec le coronavirus. Le relâchement par rapport aux mesures sanitaires est bien là, selon lui. "Je le vois dans les transports en commun, où on ne porte plus le masque, où il n’y a plus de distance, quand je discute avec certaines personnes. Je suis obligé de leur dire : le jour où tu viendras en soins intensifs et tu devras intuber des personnes, tu comprendras c’est quoi le Covid."

 

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