Quand les coups de la virilité deviennent des coûts pour notre société : "Sans cette éducation, le budget pourrait être à l’équilibre"

Répondre plus rapidement aux pleurs d’un bébé quand c’est un garçon. Plus grand, le féliciter quand il montre qu’il est fort. Leur offrir des petits pistolets plutôt que des poupées. Voilà une éducation des petits mecs bien ancrée dans nos sociétés. Et cela n’est pas sans conséquences. Mettre l’accent sur ce qui est perçu comme "viril" a un coût, financier mais pas seulement. C’est ce que Lucile Peytavin, historienne spécialiste du travail des femmes, démontre dans son essai Le coût de la virilité.

Dans son livre, l’autrice française remarque que l’écrasante majorité des violences et des comportements asociaux en France sont commis par des hommes. "Les chiffres officiels des ministères de la justice et de l’Intérieur font le constat que les hommes sont responsables de l’immense majorité des faits de violence, de délinquance de criminalité, de comportements à risque", explique l'invitée de Week-end 1ère.


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"Ils représentent 83% des mises en cause par la justice, 90% des personnes condamnées et 96% de la population carcérale. Et lorsqu’on regarde par type d’infraction, on se rend compte qu’ils sont surreprésentés dans tous les types d’infractions et notamment les plus graves puisqu’il représente 99% des auteurs de viols, 86% des auteurs de mœurs, 84% des auteurs d’accidents mortels de la route, etc."

Et chez nous qu’en est-il ? Le dernier rapport de la police fédérale comptabilise les faits de criminalité enregistrés (avant jugement) pour le 1er semestre de 2020. Quand on y regarde de plus près, les chiffres sont comparables à ceux de la France : la plupart des infractions enregistrées en Belgique sont commises en toute grande majorité par des hommes : entre 95 et 100% des vols de véhicules, 89% des cambriolages dans les maisons, 98,1% des vols avec une arme, 97% des violences sexuelles dans les transports publics etc.

Et pourtant, c’est un prisme à travers lequel les campagnes de sensibilisation et de prévention sont rarement axées. "Les politiques publiques, lorsqu’elles vont attaquer la délinquance, elles vont d’abord cibler certaines zones géographiques, explique la Française. Ou alors la sécurité routière va d’abord s’adresser aux jeunes, alors qu’effectivement ce critère du sexe est le premier qui définit le profil des auteurs d’accidents."

En 2018, l’Institut Vias soulignait en effet que les femmes "sont non seulement moins impliquées dans les accidents (graves) mais sont, en outre, moins souvent condamnées devant le tribunal de police ou reçoivent moins de P-V que les hommes". Là encore les statistiques parlent d’elles-mêmes : les accidents impliquant une conductrice de voiture se soldent deux fois moins souvent par un décès que les accidents impliquant un conducteur de voiture.

Un coût de 100 milliards d’euros pour les Français

Mais où l’historienne veut-elle en venir avec tous ces chiffres ? Son but est-il de stigmatiser le genre masculin ? Pas du tout. Son objectif est plutôt de montrer que ces comportements ont un coût pour la France : 95 milliards exactement, soit le déficit annuel du budget général du pays. C’est ce que l’autrice appelle "le coût de la virilité".

Comment a-t-elle calculé ce chiffre ? En analysant les frais supportés par l’Etat pour faire face aux comportements "asociaux" des hommes. "Ce coût est de deux ordres, détaille Lucile Peytavin. Tout d’abord, un coup direct qui est supporté par l’Etat en termes de frais de justice, de frais de forces de l’ordre, de service de santé."

"Et d’autre part, un coup indirect qui, lui, est supporté par la société qui est liée aux souffrances physiques et psychologiques des victimes, mais quon peut estimer financièrement. Également aux pertes de productivité des victimes et des auteurs eux-mêmes, ainsi que le coût des destructions de biens." Selon ses calculs, si on retirait tous ces frais-là, le budget des Français serait à l’équilibre.

Hommes et femmes, tous et toutes victimes

Les conséquences sont donc négatives tant pour les femmes que pour les hommes selon la chercheuse. "Les femmes en sont victimes par les violences systémiques : une femme qui meurt tous les 2,5 jours sous les coups de son conjoint. L’immense majorité des femmes qui sont agressées dans les transports en commun par exemple."

Côté masculin, les conséquences ne sont pas toutes roses non plus. "Tout d’abord, les hommes qui ne répondent pas aux injonctions de la virilité vont être rejetés. Ça va être les hommes considérés comme faibles, efféminés, homosexuels par exemple."

Sans compter les risques pris pour répondre à ces injonctions. "Pour être un homme fort, il va parfois falloir se mettre en danger. Si bien que les hommes ont trois fois plus de risques de mourir de façon prématurée avant 65 ans. Ils développent beaucoup plus de rapports pathologiques avec l’alcool, la drogue, la vitesse. Tout ça, ce sont des vies brisées."

Les courbes côté belge ne montrent pas autre chose. Les femmes vivent plus longtemps en moyenne que les hommes qui sont davantage touchés par l’alcoolisme ou les drogues pour ne citer que cet exemple.

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https://statbel.fgov.be/fr/themes/population/mortalite-et-esperance-de-vie/tables-de-mortalite-et-esperance-de-vie#figures © Statbel

Les hommes ne sont pas violents par nature

C’est ainsi que pour l’autrice, "on peut effectivement s’interroger sur l’efficacité des politiques publiques qui sont mises en place" mais aussi et surtout sur la façon dont on éduque les petits garçons. "Ce n’est absolument pas contre les hommes que je dis tout ça puisque les hommes ne sont pas violents par nature."

Et de s’appuyer sur l’Histoire de l’humanité. "Au paléolithique, les sociétés étaient beaucoup plus égalitaires. Les femmes aussi chassaient et les hommes n’étaient pas des dominants. C’est plus tard, au néolithique, que ce système, que ces inégalités, cette domination à travers les valeurs viriles s’est installée. Donc les sociétés n’ont pas toujours été construites de cette façon." Dans son livre, l’écrivaine donne aussi l’exemple des tombes de "guerriers" mises à jour par des archéologues qui étaient en fait… des guerrières. Ou de civilisations  c’étaient les femmes qui étaient violentes"La bonne nouvelle, c’est quon peut déconstruire ce type d’éducation puisque c’est une construction culturelle."


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Lucile Peytavin contrecarre également l’argument des "pulsions masculines". "La science a largement démontré que rien ne les prédéterminait à agir ainsi. Ni le cerveau, ni la testostérone. Souvent on parle de la testostérone, mais les études montrent que chez un même individu des taux de testostérone élevés peuvent aussi bien provoquer des comportements altruistes qu’agressif. Donc il n’y a rien chez les hommes de biologique qui les pousse à se comporter ainsi. Et d’ailleurs devant la justice, ils sont responsables de leurs actes."

Déconstruire une éducation viriliste

Voilà pourquoi la Française souhaite déconstruire une éducation virile qui valorise la force, la puissance. "On développe beaucoup moins les sentiments chez les petits garçons. On va très vite valoriser leur force, leur puissance. Très vite, dans les jeux, il y a de la violence qui va s’installer avec des jeux de bagarre, de bataille de pistolet en plastique. Des valeurs finalement qu’on transmet très peu aux filles. Elles, elles sont beaucoup plus dans le développement des sentiments dans lempathie et finalement on construit des êtres totalement différents. Et on le voit bien dans les statistiques de la délinquance et de la criminalité. Hommes et femmes ne sont pas du tout éduqués et construits de la même façon."

L’autrice conclut en le répétant, sa recherche ne se positionne pas "contre les hommes, mais pour déconstruire l’éducation qui repose sur des valeurs viriles qu’on leur transmet."

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