Quand le coronavirus fait naître de "nouveaux" pauvres

Ouvrir la porte et se retrouver face à une personne qui demande un peu de nourriture. C'est la situation qu'a vécue hier François Perl, directeur de l’Inami. Il l'a écrit sur sa page Facebook : "La nuit est tombée. Il fait froid dehors. (...)On sonne à la porte. J’ouvre. Une dame me demande des biscuits et du lait. Elle a faim et froid (…). Je remplis son caddy qui est tristement vide." La dame ajoute : "Je n’avais plus rien à manger depuis deux jours, alors je préfère faire comme ça." C’est une dame d’une petite soixantaine d’années dont la seule solution aujourd’hui est de faire du porte à porte pour trouver à manger. Et les situations de ce genre, malheureusement, ne cessent d’augmenter.

Des chiffres en augmentation

En avril dernier, le service public wallon a lancé le 1718 urgence sociale pour aider les personnes les plus démunies face à la crise. Il travaille en partenariat avec le Réseau wallon de Lutte contre la pauvreté qui gère les situations les plus complexes. En octobre, le RWLP prenait en charge en moyenne 3,5 situations par jour. En novembre, cette moyenne est passée à 10. Depuis début décembre, on en est à 18.

Pour Christine Mahy, secrétaire générale et politique de ce réseau, "lors de la première vague, les gens étaient à plat mais ont réussi à faire le gros dos. Avec cette seconde vague, les gens ont perdu forces et moyens. Ils sont contraints et forcés de chercher de l'aide. Les gens viennent pour remplir des besoins de base."


►►► A lire aussi: Bruxelles: "Accéder à l'aide alimentaire est devenu un parcours du combattant"


Qui sont les personnes qui sont aidées par le RWLP ? Nous avons fait le point avec Gaëlle Peters, responsable ressources :

  • Il y a les personnes qui éprouvaient déjà de la peine à nouer les deux bouts avant le covid : "Ce sont des personnes qui souffrent depuis longtemps. Leur situation s’est aggravée avec le covid. Ce sont des personnes qui s’en sortaient tout juste. Et comme le prix du caddy a augmenté, elles n’arrivent plus à s’en sortir". Elles étaient pauvres, elles le sont encore plus aujourd'hui. Dans cette catégorie-là, notre interlocutrice souligne la forte proportion de seniors isolés qui ne disposent que de petits revenus. Ces personnes-là éprouvent souvent de grandes difficultés à accéder à toute une série de services : "Ce sont souvent des personnes qui n’ont que 1200 euros pour vivre et qui n’ont plus suffisamment d’argent pour se nourrir. Nous cherchons pour eux des colis alimentaires. Mais il faut souvent aussi trouver les moyens de leur faire livrer ces colis. Et il faut trouver des solutions pérennes, ce qui n’est pas toujours évident. J’ai eu un monsieur qui avait besoin d’un tel service avec une livraison gratuite. Il a fallu deux semaines pour trouver une solution durable" . Il faut dire que tous les fonds d’aide alimentaire sont actuellement débordés de demandes.
  • Il y a ceux que la crise a fait basculer dans la précarité. Parmi eux, il y a des indépendants qui ont vu leurs revenus diminuer de façon drastique. Et le droit-passerelle ne leur permet pas de faire face à toutes leurs charges, ils n’ont plus de quoi se nourrir. Il y a aussi les chômeurs temporaires qui n’ont pas travaillé suffisamment de jours pour avoir droit au chômage covid. Dans cette catégorie, il y a aussi les intérimaires qui ont perdu leur emploi. Ils n'avaient jamais été confrontés à des problèmes de fin de mois avant cette crise.

Gaëlle Peters le souligne : "Ces situations nécessitent aussi un soutien moral. Et parfois, dans un petit nombre de cas, nous devons les orienter vers des services de santé mentale. "

Se cacher pour obtenir un colis alimentaire

A Charleroi, l’asbl "Fournisseurs d’humanité" distribue chaque dimanche un repas chaud et des colis alimentaires. Avant la crise, une trentaine de personnes venait s’y approvisionner, essentiellement des personnes sans abri. Depuis le mois de mars, la situation a changé. Comme l’explique Yves Losseau : "Chaque dimanche, il y a entre 90 et 130 personnes. Parmi elles, il doit y avoir une dizaine de personnes qui, normalement, ne viennent pas à ce genre de distribution".

Il nous évoque le cas d’une jeune femme, coach sportive qui donnait des cours de gymnastique à titre d’indépendante complémentaire. Depuis le mois de mars, ses revenus ont fondu, elle n’a droit qu’à très peu d’aide. Elle a dû faire appel à cette asbl pour s'en sortir.

Le 15 du mois, ils n’ont plus de quoi manger

Une bénévole de cette asbl se souvient qu’au mois de mars, dans la file, un homme s’était mis à pleurer. Il n’avait jamais imaginé se retrouver dans cette situation, ne plus arriver à se payer de quoi manger. Il y a eu aussi cette femme avec un enfant de 9 ans : "On lui préparait un sac derrière la camionnette car elle n’osait pas se mettre dans la file." Yves Losseau confirme : "Chaque semaine, il y a 3 ou 4 personnes à qui nous donnons de la sorte des colis alimentaires." Il y a cette réalité, terrible : "Le 15 du mois, ils n’ont plus de quoi manger. Et ce n’est pas une question de mauvaise gestion."

Le risque, c'est que même une fois cette crise sanitaire passée, ces nouveaux pauvres mettent du temps à sortir de ce nouveau statut dont ils se seraient bien passés.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK