Quand la minorité la plus riche de la planète émet une grande partie du CO2

Le cigare, signe de richesse dans les représentations mentales
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Le cigare, signe de richesse dans les représentations mentales - © SPENCER PLATT - AFP

« Si tout le monde vivait comme un habitant de tel pays, il faudrait autant de Terre » est une phrase connue, utilisée pour illustrer l’empreinte écologique d’une nation, c’est-à-dire sa pression environnementale via sa consommation de biens (donc, de ressources naturelles), ainsi que l » émission de CO2 liée à la fabrication de ces biens. Dans cette logique, un pays est vu comme une entité homogène, où chaque habitant consommerait de la même manière.

Pourtant, au sein même d’un pays, tous les citoyens ne sont pas logés à la même enseigne. Les inégalités au sein même d’une population existent, et se creusent, autant aux États-Unis qu’en Europe, où, selon une étude récente du Laboratoire sur les Inégalités mondiales, « entre 1980 et 2017, les 1% d’Européens les plus riches ont vu leur revenu moyen croître deux fois plus vite que celui des 50% les moins aisés. » En Belgique, nous sommes relativement épargnés, le taux d’inégalité étant resté assez stable depuis 1980.


►►► Consulter l’étude « Le modèle social européen a-t-il résisté à la montée des inégalités ? » (Mars 2019)

►►► Comparateur de revenus : où vous situez-vous sur l’échelle des revenus en Europe ?


Au vu de leur train de vie fait de déplacement fréquents en avions (souvent privés), de maisons et hôtels de luxe, naturellement, on est enclin à penser que les riches ont une empreinte écologique plus importante que les 99% restant de la population. Et en effet, les études sur la question tendent à montrer que la pression environnementale augmente avec les revenus, comme l’a noté un rapport de l’OCDE (2).

En conséquence, il faudrait aller au-delà du niveau national, et tenir compte de la distribution des richesses au sein d’un pays, pour identifier et cibler les groupes les plus consommateurs. Une telle analyse est difficile, au vu des nombreux paramètres à prendre en compte, et du manque de données, pour estimer l’émission de CO2 et l’empreinte écologique selon les revenus. Une étude de 2017 (3) s’est penchée sur la question, explorant « l’inégalité carbone » intra et internationale, se posant la question de l’impact environnemental de l’augmentation du niveau de vie des plus pauvres.

Se basant sur des données de la World Bank’s Global Consumption Database, les auteurs ont estimé l’empreinte carbone des différentes catégories de consommation (très bas, premiers 50% de la population ; Bas, 25% suivants ; Moyen, 15% suivants ; Haut, derniers 10%)*. Au niveau mondial, l’inégalité devient alors flagrante : les 10% les plus riches représentent 26% de l’empreinte carbone totale, alors que les 50% aux revenus le plus bas… 15%. Le quart le plus riche de la population mondiale représente plus de 60% de l’empreinte écologique de l’Humanité.

Pour donner une idée d’ordre de grandeur, les auteurs de l’étude ont calculé que l’empreinte carbone de « l’élite » mondiale était 11 fois plus élevée que les plus pauvres.

En 2015, Oxfam avait réalisé une démarche similaire, obtenant des chiffres évoquant une inégalité encore plus criante : selon leur méthodologie, les 10% les plus riches de la planète émettent 49% du CO2 mondial.


►►► Consulter le rapport simplifié d’Oxfam « Inégalités extrêmes et émissions de CO2 »


La même année, un rapport de l’économiste Thomas Piketty et Lucas Chancel va dans la même direction : les 10% les plus riches contribuant à 45% des émissions, alors que les 50% les moins riches contribuent seulement à 13%.


►►► Consulter le rapport « Carbon and inequality : from Kyoto to Paris » de Thomas Piketty et Lucas Chancel


Les deux économistes ont également comparé les inégalités d’émissions de CO2 entre pays, et au sein d’un même pays. Et alors que cette inégalité a diminué depuis 1998 entre les pays, elle n’a fait qu’augmenter au niveau intra-pays. D’où l’intérêt de ne pas seulement comparer les émissions de CO2 par pays, mais aussi par classes de revenus.

Aux Etats-Unis, cette analyse vaut le coup d’œil : sans surprise, une augmentation des revenus est liée à une augmentation de l’émission de CO2. Mais là où les chiffres donnent le vertige, c’est qu’une personne se situant dans les 1% les plus riches va émettre 88 fois plus de CO2 qu’une personne dans les 10% les plus pauvres. Mais alors, me direz-vous, il faut tenir compte du fait qu’il y a beaucoup moins de « très riches » que de « très pauvres »… Mais là encore, en multipliant cette moyenne d’émission de CO2 par personne par le nombre d’individus de chaque catégorie, les 1% plus riches (ils sont 3,2 millions) émettent encore 9 fois plus que les 10% plus pauvres (ils sont 31 millions) (4).

Aux riches de faire plus d’efforts ?

La question de la responsabilité des plus riches dans l’évolution de notre mode de vie mérite donc d’être posée. Le consommateur moyen des pays dits développés est la cible principale des programmes de responsabilisation environnementale, amenant à un grand nombre d’entre nous à avoir une réflexion saine sur notre manière de consommer. Mais qu’en est-il des plus riches d’entre nous ?

Lors du dernier forum de Davos, Greta Thunberg a dénoncé le moyen de transport privilégié par les chefs d’Etat et d’entreprise, le jet privé. Et de fait, la haute sphère de la société est particulièrement dépensière au niveau des transports, et de la viande. Dans des pays comme les États-Unis, le Japon, la Chine, le Royaume-Uni, l’Allemagne et la France, les 10% les plus riches dépensent tous plus que les autres déciles** de la population. Au Royaume-Uni, 16% des dépenses en transport et en viande viennent de ces 10% plus riches. En France, ce chiffre descend à 13%. Sachant que ces secteurs sont parmi les plus polluants, il serait légitime de demander à certains de limiter certains de leurs déplacements et leur appétit carnivore.

Un des défis dans la lutte contre le changement climatique est donc de cibler ces plus riches et les encourager à un mode de vie plus soutenable pour la planète. Pour Piketty et Chancel, ça doit d’ailleurs être une priorité dans la lutte contre les inégalités. Dans son étude (1), Dario Kenner soulève le fait que ces plus riches (ceux qui possèdent plus d’1 millions de dollar en patrimoine investissable) ont « plus de ressources pour s’adapter au changement climatique », sont « moins sensibles aux taxes environnementales et peuvent donc se permettre de polluer » ou peuvent être « déconnectés de la réalité de la crise écologique, » Seule une réflexion politico-économique peut donc amener des solutions à ce problème. Un changement de paradigme qui émerge seulement, depuis les sphères d’économistes de gauche, et qui a beaucoup de mal à ruisseler vers le reste de la société.

* Ces niveaux de consommation se basent sur la distribution globale des revenus, qui classe la population selon les revenus par personne. (World Bank)

** Un décile est une tranche de la population représentant 10%


En savoir plus :

  1. KENNER Dario, « Inequality of overconsumption : The ecological footprint of the richest (Working paper) », Anglia Ruskin University - Global Sustainability Institute, Novembre 2015.
    http://whygreeneconomy.org/wp-content/uploads/2015/11/Inequality-of-overconsumption.-The-ecological-footprint-of-the-richest-Dario-Kenner.pdf
  2. OECD, « Household Behaviour and the Environmental : reviewing the evidence », 2018.
    https://www.oecd.org/environment/consumption-innovation/42183878.pdf
  3. HUBACEK, K., « Global Carbon inequality », Energ. Ecol. Environ. (2017) 2 (6) : 361 : 369
    https://link.springer.com/content/pdf/10.1007%2Fs40974-017-0072-9.pdf
  4. KENNER Dario, « Reducing inequality and carbon footprints within countries », Anglia Ruskin University - Global Sustainability Institute, Février 2016.

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