Survivre en ville ou à la campagne, ou quand certaines espèces trouvent refuge en milieu urbain

Parc urbain "Gardens by the bay" à Singapour
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Parc urbain "Gardens by the bay" à Singapour - © Photo by Victor Garcia on Unsplash

Destruction et fragmentation des habitats, pollution du sol, urbanisation massive : les menaces qui pèsent sur la biodiversité sont nombreuses. Ces dernières années, les scientifiques ont particulièrement tiré la sonnette d’alarme, face aux statistiques qui prouvent un déclin des populations d’insectes, d’oiseaux, de mammifères.


►►► Le déclin des oiseaux et insectes s’observe un peu partout en Europe


Et face à cette situation, la réponse est de préserver, restaurer, protéger de l’humain les habitats naturels de ces espèces en danger.

Dans cette logique, la ville est souvent peu considérée dans les actions de protection de la biodiversité : un milieu où l’humain est omniprésent, et modifie fortement l’environnement, est instinctivement perçu comme hostile pour la nature. Pourtant, et ce n’est pas nouveau, il existe des espèces animales et végétales qui se sont particulièrement bien adaptées au milieu urbain, poussant la communauté scientifique à s’intéresser à cette écologie urbaine.

Bruxelles, ville refuge

Ces dernières années, un rôle nouveau des villes commence à être dévoilé : celui de refuge pour certaines espèces de milieux non-urbains. Et Bruxelles est plutôt un bon exemple du phénomène, comme l’explique Anne Weiserbs, biologiste à Natagora.

"Bruxelles est dans une situation où, autour de la région, c’est désert d’un point de vue de la biodiversité. Si l’on prend le sud du sillon Sambre et Meuse, les agriculteurs font énormément pour la nature, notamment au niveau des paysages, des haies. Par contre, du côté le nord du sillon, on a la Hesbaye gembloutoise, des plateaux agricoles où il n’y a plus rien du tout : on est vraiment dans des déserts biologiques. Le nord du sillon présente un sol beaucoup plus fertile, par rapport au sud, et ça a donc permis le développement d’immense monoculture. Donc c’est plus difficile de revenir à des milieux moins homogènes" par rapport au sud du sillon, où le sol est plus argileux, moins riche, et où il a fallu développer une agriculture plus diversifiée. "Et donc, effectivement, dans ce contexte-là, les zones refuges, comme les jardins des particuliers, et les villes, deviennent essentielles."

Autre élément important à prendre en compte, c’est la manière dont Bruxelles est organisée, et sa sensibilité à l’environnement. "Bruxelles a la conservation en tête depuis le tout début des années 90, elle a fait un peu office de pionnière dans la matière. On y a une superficie verte importante et on a une très belle diversité et des zones qui servent de refuge. Par exemple, il existe des quartiers résidentiels extrêmement bourgeois, avec de grands jardins : il y a un grand potentiel si les habitants sont sensibilisés. Et d’ailleurs, à ce niveau-là, on sent un réel changement, on sent que ça bouge. On est moins dans cette idée d’un jardin propre pour épater son monde. Il y a une réappropriation de la nature, les gens se sentent plus concernés, pour eux et leurs enfants. Ces dernières années, on voit que les mentalités changent très fort et c’est ce qu’il faut."

On ne peut pas imaginer que l’on va sauver les espèces de milieu agricole avec les villes

Mais il ne faut surtout pas croire que les villes vont sauver les espèces des campagnes, dont les habitats naturels sont détruits par une agriculture trop intensive. "Des espèces comme la fauvette grisette, le pouillot fitis, qui sont plutôt liées aux milieux semi-ouverts, vont pouvoir saisir des opportunités en ville. Mais les espèces vraiment liées au milieu ouvert agricole, comme la linette mélodieuse ou le moineau friquet, ne vont pas se retrouver en ville. Si l’espèce est trop spécialisée à un milieu ouvert, il ne faut pas trop espérer qu’elle s’adapte au milieu urbain. Au niveau du marais de Jette, on essaye de recréer cet habitat plus ouvert, avec des prairies, mais c’est assez difficile d’en faire un réel refuge pour les espèces de milieu ouvert."

"Réfléchissons à ce que l’on fait tout autour des villes pour que ça ne devienne pas des zones refuges", car cette situation est plutôt le symptôme d’une destruction des habitats naturels, plutôt que la transformation des villes en habitats réellement viable pour ces espèces. "On ne peut pas imaginer que l’on va sauver les espèces de milieu agricole avec les villes".

Un abri pour les espèces menacées

Dans le reste du monde, plusieurs études font état de ce rôle de refuge de la ville. Ainsi, un article de 2017 a repris les principales études se penchant sur le cas des pollinisateurs, et montre que de nombreuses grandes villes abritent des populations d’abeilles, qui se portent plutôt bien. Homogénéisation du paysage agricole, utilisation des pesticides et herbicides affectent énormément les pollinisateurs, qui trouvent dans le milieu urbain un habitat moins hostile que leur habitat naturel. Les auteurs préconisent donc, aux politiques environnementales, de considérer la ville comme un potentiel refuge, temporaire, pour certaines espèces. Ils vont même plus loin en supposant que la ville pourrait même permettre la recolonisation de zones agricoles alentours (le spillover effect), pour autant que celles-ci soient réhabilitées/préservées.

Dans certains territoires, la ville semble même participer à la survie des espèces en danger d’extinction. Une étude de 2016 a livré des chiffres plutôt incroyables : en Australie, les villes abritent sensiblement plus d’espèces menacées que les milieux non-urbains : 30% de ces espèces vivent dans des zones urbaines, qui ne constituent pourtant que 0.23% de la superficie. Même constat aux États-unis : 22% des populations de plantes en danger vivaient dans les 40 plus grandes villes du pays, selon une étude de 2002. Plus près de chez nous, au Royaume-Uni, des chercheurs ont calculé que la grive musicienne était trois fois plus abondante dans les habitats urbains que non-urbains.

Une opportunité en attendant de jours meilleurs

Attention que la ville n’est pas à considérer comme un refuge parfait pour les espèces qui seraient capables de s’y adapter : elles restent des zones artificielles, gérées par des humains, où les habitats plus naturels sont fragmentés, et où les capacités de développement de populations sont limitées. Et surtout, le développement de zones urbaines a un impact très négatif sur la biodiversité en général, via la destruction et la fragmentation d’habitats naturels.

De plus, l’écosystème étant un équilibre dynamique, les espèces qui y vivent ont chacune un rôle écologique. Si une espèce arrive à survivre en "migrant" vers des zones urbaines, son rôle écologique dans son habitat naturel est lui, perdu, créant ainsi un déséquilibre qui peut affecter d’autres espèces.

Ce rôle de refuge est donc plutôt à voir comme une opportunité, temporaire, pour certaines espèces de survivre, et attendre le bon moment pour se redéployer dans son habitat naturel d’origine.

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