Prostitution à Saint-Josse: pourquoi Emir Kir avance-t-il seul?

Le quartier Nord, à Saint-Josse, connu pour abriter des carrées (ces espaces à grandes fenêtres occupés par des prostituées), traverse une période de violentes turbulences.

Le meurtre de la jeune Eunice a rappelé l’insécurité subie par les prostituées qui y travaillent.

Quelques jours auparavant, la condamnation d'une proxénète nigériane et de membres de sa filière rappelait l'ampleur du fléau de la traite des êtres humains dans le quartier.

C'est dans ce contexte troublé que le bourgmestre, Emir Kir (PS), avait annoncé la fermeture de 3/4 des carrées situées dans la commune. Objectif invoqué: la lutte contre la traite des êtres humains, précisément. 

Des prostituées pas convaincues

Nous sommes allés à la rencontre des gens de terrain pour voir comment cette décision était accueillie.

A commencer par les premières concernées, comme Marie, membre d'une association de travailleuses du sexe, et prostituée à Saint-Josse depuis 25 ans. Pour elle, cette décision risque de rendre plus clandestines encore les activités des filières et de mettre plus en danger les filles qui en sont victimes, car elles deviendront moins 'visibles' encore.

Habituellement silencieuses, des prostituées nigérianes commencent à s'exprimer depuis le meurtre de la jeune Eunice. Pour elles, le meilleur moyen de les protéger de la traite et de la violence serait de renforcer la sécurité dans le quartier mais surtout de faciliter l'obtention de papiers en bonne et due forme. Mais à ce niveau-là, la commune de Saint-Josse n'est évidemment pas compétente. Comme on le verra, le bourgmestre invoque d'ailleurs les limites de ses compétences pour expliquer sa décision. 

"Bars" de Schaerbeek versus "Carrées" de Saint-Josse

En suivant la police sur le terrain, nous avons pu constater la difficulté de contrôler les activités de ces carrées.

Alors que dans la rue d'Aerschot, située sur la commune voisine de Schaerbeek, la police parvient à contrôler tant bien que mal les activités dans les "bars", ces grandes vitrines de plain-pied où le nombre de filles qui travaillent ainsi que les jours d'ouverture sont réglementés.

Dans les carrées de Saint-Josse, l'accueil est très différent. La police y éprouve de grandes difficultés à contrôler, même formellement les activités. Voyez le reportage ci-dessus en vidéo pour comprendre, les images sont édifiantes.

Mais malgré ces difficultés, l'unité de lutte contre la traite de la zone de Bruxelles Nord craint que la suppression des carrées ne rende sa tâche encore plus compliquée. C'est ce que nous explique notamment Johan Debuf, l'Inspecteur principal de la division 'Traite des êtres humains' de la cette zone de police bruxelloise.

Plusieurs organisations qui luttent contre la traite dans ce quartier ne sont pas non plus convaincues de l'efficacité de la mesure. Elles craignent que la suppression de ces espaces, certes difficiles à contrôler, mais très visibles et identifiables, ne rendent les victimes de trafic d'êtres humains encore plus difficiles à repérer et à aider. 

En faisant cela, en réalité, je mets la pression sur tout le monde

Alors face à ces nombreuses réticences et en l'absence d'alternative jusqu'ici, pourquoi Emir Kir, le bourgmestre de Saint-Josse, choisit-il malgré tout d'avancer dans ce sens?

Il a fini par accepté de nous l'expliquer. Comme vous le découvrirez dans ce reportage, il dit préféré agir "pour ces femmes" que de se résigner au statu quo. Pour lui, fermer les lieux où des victimes de traite pourraient être prostituées de force c'est couper l'herbe sous le pied des filières. Une logique qui ne convainc pas forcément les associations de lutte contre la traite.

"En faisant cela, en réalité, je mets la pression sur tout le monde", reconnaît Emir Kir. Il se dit favorable au modèle d'une Villa Tinto, à l'anversoise. Un projet pourtant déjà amorcé à Schaerbeek avant d'être finalement abandonné en 2013.

Si tout le monde s'accorde sur l'importance de la lutte contre la traite, l'éternelle question du "comment?" reste irrésolue. 

Car de l'avis unanime, si des solutions durables doivent être trouvées, elles ne le seront qu'à condition que les trois communes bruxelloises les plus concernées par la prostitution (Saint-Josse, Schaerbeek, Bruxelles-Ville), les acteurs de terrain, les autorités fédérales et la Justice se fixent sur la même longueur d'ondes.

En l'absence d'une solution concertée, Emir Kir, lui, a décidé d'avancer seul pour le moment, dans le cadre de ses compétences de, je cite, "petit bourgmestre". Ce malgré les nombreuses critiques que peuvent lui valoir sa décision.

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