Prix Nobel d'économie: "Pour résoudre la pauvreté, il faut sortir des a priori et introduire une dose de paternalisme"

Esther Duflo, prix Nobel d'économie 2019 recevant le prix Princesse des Asturies le 23 octobre 2015 à Oviedo
Esther Duflo, prix Nobel d'économie 2019 recevant le prix Princesse des Asturies le 23 octobre 2015 à Oviedo - © Miguel RIOPA

Plus jeune lauréate du prix Nobel d'économie et deuxième femme seulement à recevoir ce prix, Esther Duflo a été récompensée  avec son mari américain d’origine indienne Abhijit Banerjee et l’Américain Michael Kremer pour leurs travaux expérimentaux sur la réduction de la pauvreté.

Dans un livre "Repenser la pauvreté" publié en 2012, elle expliquait cette démarche: "Nous avons écrit ce livre pour sortir du discours tout fait. Pour nous, il n’y a pas une solution, ni même deux ou trois au drame de la pauvreté. Pour nous, la pauvreté résulte du croisement d’une multitude de problèmes".

Au rang des accusés,  le manque d'informations, l'alimentation, l'éducation, mais aussi la procrastination, car quand on est pauvres, on n'arrive pas à se projeter dans le lendemain.

"C'est plus facile d'être responsable quand on est protégés"

Mais pour résoudre ces problèmes, il faut parfois sortir de nos a priori, et assumer des attitudes condamnées par des décennies de progressisme: " On a tendance, nous Occidentaux, à nous méfier du paternalisme, expliquait-elle à Libération. Mais c’est oublier que nous sommes très protégés ! On veut éviter le paternalisme sans réaliser qu’on en bénéficie tout le temps ! On dit, par exemple, qu’il faut laisser la responsabilité aux gens, mais c’est plus facile d’être responsable quand on est protégé!"

Et de donner l'exemple de la vaccination, à travers une expérience menée en Inde, où elle n'est pas obligatoire: impossible à financer, l'idée a été émise d'apporter un "encouragement" sous forme d'un kilo de lentilles "On a fait cette expérience dans 120 villages en 2007. Résultat, si l’on ne fait rien pour les inciter, 6% des gens se font vacciner ; après avoir mis en place des campagnes d’informations, on passe à 17%, et lorsqu’on donne un sac de lentilles, on arrive à 38%. Depuis, les taux ont même augmenté".

En faveur des quotas

Plutôt que d'investit massivement dans des aides extérieures, ces chercheurs préconisent donc de "s’en servir pour expérimenter de nouvelles politiques, à fort potentiel mais un peu risquées, sur une petite échelle et de manière rigoureuse. Les pays en développement pourraient utiliser ces informations pour mieux définir leurs politiques. L’aide pourrait jouer le rôle que le capital-risque joue dans les affaires".

Esther Duflo explique également qu'elle est favorable aux quotas, notamment pour l'inclusion des femmes: "Je suis persuadée que c’est une bonne chose. Les gens sont figés dans leurs préjugés ; ils ne savent pas, n’imaginent pas que les femmes peuvent être de bons chefs. Au vu de l’expérience, je peux expliquer qu’un même discours n’est pas noté pareil s’il est prononcé par un homme ou une femme. Mais ce biais disparaît après cinq ans d’expérimentation. Il faut donc forcer les gens à en faire l’expérience."