Prévention sida : "En Belgique, on voit que depuis quelques années la contamination par le VIH diminue"

Thierry Martin, le directeur de la Plateforme Prévention Sida.
Thierry Martin, le directeur de la Plateforme Prévention Sida. - © RTBF

"Nous nous endormons sur nos lauriers et nous faisons face à une crise de la prévention", a déclaré ce mercredi le patron de l’ONUSIDA, le programme commun des Nations Unies sur le VIH/sida qui a rendu son rapport annuel sur l’état mondial de la pandémie. Thierry Martin, le directeur de la Plateforme Prévention Sida, et Jean-Christophe Goffard, le directeur du service de médecine interne et professeur au Centre de référence sida à l’hôpital Erasme à Bruxelles, étaient invités dans atin Preière ce jeudi pour en parler.

Est-ce que vous partagez cette analyse, nous serions en train de nous endormir sur nos lauriers en ce qui concerne le combat contre le sida. Qu’est-ce que vous observez? 

T.M.: "Je ne serais pas tout à fait d’accord avec lui, parce que je pense que depuis quelques années la prévention, on a beaucoup plus d’armes aujourd’hui pour lutter contre le VIH. Et quand on voit la situation en Belgique, alors oui, on ne peut pas comparer au niveau mondial, mais en Belgique on voit que depuis quelques années la contamination par le VIH diminue ; et diminue quand même de manière relativement importante puisqu’il y a à peu près 25% de diminution entre 2016 et 2012, c’est important. Et c’est la première fois que ça arrive depuis une quinzaine d’années. Je pense que là vraiment maintenant on peut voir que la prévention fonctionne. Par contre, peut-être qu’elle ne fonctionne pas de la même manière chez tout le monde".

Donc pas de crise de la prévention en Belgique?

T.M.: "Pour moi non".

J-C.G.: "Moi je suis assez d’accord avec Thierry Martin. On a la chance, en Belgique, d’avoir été finalement des pionniers. Vraiment des pionniers, vu qu’on a été le troisième pays au monde à pouvoir avoir accès à de nouveaux types de prévention tel que la prophylaxie préexposition, tel que finalement un dépistage, une mise sur le traitement précoce ; même si on a été un peu tardif en Belgique sur ce point-là. Et tout ça, c’est occupé à totalement modifier l’épidémie de VIH. Et ce qu’il reste, c’est que finalement on a tous les outils à disposition pour empêcher toute nouvelle contamination.

C’est assez particulier de dire ça, mais l’épidémie de VIH, on pourrait s’y retrouver à zéro avec tous les outils en les combinant de façon correcte. Malheureusement, on a encore beaucoup de travail à faire auprès de la population, auprès de la sensibilisation sur l’utilisation de ces outils que sont le dépistage, l’accès aux traitements et les traitements préexposition, mais on va y arriver et on va y arriver très bientôt j’espère".

Vous avez lancé récemment une nouvelle campagne de prévention, Thierry Martin, son message "indétectable égale intransmissible", qu’est-ce qu’il faut comprendre?

T.M.: "Il faut comprendre qu’effectivement le monde du VIH, depuis quelques années, fait l’objet de petites révolutions et donc ce nouveau message est très important puisqu’il peut casser un peu la représentation que le grand public peut avoir des personnes séropositives. Donc I égal I, "indétectable égale intransmissible" veut dire qu’une personne séropositive sous traitement, qui a une charge virale indétectable, et bien ne transmet plus le VIH ; c’est quand même quelque chose de très important. L’enjeu aujourd’hui c’est de mettre toute personne séropositive sous traitement pour qu’elle n’affecte plus les autres personnes, puisqu’on sait qu’effectivement la mise sous traitement permet d’empêcher la contamination. L’enjeu aujourd’hui pour nous est effectivement de dépister aussi les personnes séropositives qui s’ignorent, puisque ce sont elles qui malheureusement contaminent d’autres personnes sans le savoir".

Vous indiquez que l’un des objectifs de la campagne, c’est de renforcer notamment l’utilisation adéquate du préservatif. On en est toujours là, les cas de mauvaise utilisation sont fréquents, sont nombreux?

T.M.: "Oui effectivement, tout à fait. On voit vraiment encore des mauvaises utilisations du préservatif ou encore des fausses rumeurs, style une jeune fille se dit si je vais proposer le préservatif eh bien on va encore me prendre pour quelqu’un qui a des mœurs un peu légères. Il y a de nouvelles générations qui arrivent et ce sont elles aussi qu’il faut sensibiliser par rapport à l’utilisation du préservatif, et puis les générations…"

C’est plus difficile de les sensibiliser ces jeunes générations?

T.M.: "C’est sans doute un peu plus difficile aujourd’hui de faire de la prévention, puisqu’un des côtés négatifs des avancées scientifiques en matière du VIH…"

On prend ça plus à la légère?

T.M.: "On prend ça souvent un peu plus à la légère. Et donc pour nous sensibiliser à l’utilisation du préservatif, c’est sans doute plus compliqué aujourd’hui puisque le VIH a perdu ce phénomène de maladie un peu particulière. Et le côté positif c’est qu’effectivement à un moment donné on espère que grâce à ça on va pouvoir aussi changer le regard du grand public sur les personnes vivant avec le VIH".

Jean-Christophe Goffard, ça évolue au niveau également de la recherche. On en est où? Est-ce qu’un jour on aura ce fameux vaccin pour lutter contre le sida?

J-C.G.: "La recherche est extrêmement active et j’ai envie de dire que l’espoir, il est de plus en plus important d’avoir d’une part des thérapeutiques qui mèneront un jour à la guérison, parce que l’on comprend où se cache le virus. Le virus finalement on ne parvient pas à s’en débarrasser parce qu’il se met à l’intérieur des cellules qui persistent toute notre vie, ces cellules mémoires qui font qu’on ne fait pas une rougeole deux fois, qu’on ne fait pas une varicelle deux fois, etc.

Maintenant ce qu’il faut, c’est pouvoir le démasquer, le faire sortir et le détruire. Globalement on essaye d’identifier les cibles pour le faire sortir, on essaye d’identifier les cibles qui permettraient de détruire des cellules. On a les progrès de la cancérologie qui sont énormes et qui permettent aussi de progresser pour booster le système immunitaire, pour détruire des cellules qui sont anormales. Et tous ces progrès finalement se conjuguent pour peut-être un jour arriver à une guérison. Pour ce qui est du vaccin, on a trouvé aussi — et ça, c’est les progrès récents des cinq dernières années — les anticorps, les anticorps qui permettent de neutraliser le virus de façon très large.

La seule chose c’est qu’on ne parvient pas encore à les produire naturellement, à faire que notre propre corps les produit, néanmoins on parvient déjà à les produire de façon industrielle, si je peux dire. Donc là aussi on a énormément d’espoir. Ça ne veut pas dire, et on a le temps de voir pour les personnes qui vivent avec le VIH, qu’on peut avoir une espérance de vie normale grâce à des traitements de mieux en mieux tolérés et de plus en plus efficaces en termes de puissance contre le virus".

Dans le rapport de l’ONU, la question des moyens est évoquée selon le patron de l’ONUSIDA. Il manquerait 7 milliards de dollars par an sur le plan mondial, et en Belgique?

J-C.G.: "Oui, il y a des difficultés, il y a des difficultés qui sont toujours liées d’une part au prix du médicament, c’est un sujet qui est souvent un peu tabou en Belgique. L’industrie pharmaceutique produit énormément d’emplois au sein de notre pays, mais les médicaments sont beaucoup trop chers. Certains médicaments évidemment sont chers parce qu’ils ont mené à des innovations importantes, mais une fois qu’ils sont génériqués, ils devraient être beaucoup moins chers que ce qu’ils sont actuellement en Belgique".

Ça veut dire que certaines personnes ne se soignent pas à cause du prix?

J-C.G.: "Alors on a la chance d’avoir encore une sécurité sociale qui, lorsqu’on en bénéficie, permet d’avoir accès gratuitement aux traitements. Il y a encore des personnes qui sont sur le carreau parce qu’elles n’ont pas accès à cette sécurité sociale. On parle évidemment des migrants, il ne faut pas oublier l’indépendant qui a réussi à payer ses charges sociales et qui se retrouve sur le carreau à devoir régulariser sa situation, et cette personne est parfois amenée à arrêter son traitement".

Il y a une conférence internationale sur le sida qui s’ouvre, pas plus tard que lundi prochain à Amsterdam. Vous en serez, Thierry Martin. 20 000 chercheurs, des médecins, des activistes seront de la partie. En quelques mots, quel est l’intérêt de ce type de rencontre? Qu’est-ce qu’il s’y joue?

T.M.: "Il s’y joue beaucoup de choses et notamment peut-être au niveau du lobbying politique aussi puisque ce sont des moments où on peut continuer à mettre le VIH à en avant. On vient de parler d’argent, l’argent quelque part c’est le nerf de la guerre et cette conférence mondiale au-delà de faire le point au niveau de la recherche, de la prévention et des stratégies à développer. Ça permet de continuer à mettre le focus sur une maladie qui reste, même si ça va mieux, grave et parce que ce n’est pas le moment de baisser les bras, puisqu’on l’a dit, on se dit qu’à un moment donné on arrivera à éradiquer le VIH, mais pour cela il y a encore des efforts à faire en termes d’accessibilité aux préservatifs, en termes d’accessibilité au dépistage.

Le dépistage tardif chez nous est encore malheureusement trop élevé, il y a trop de personnes séropositives qui ignorent leur statut et bien sûr l’accès aux traitements. Donc mettre le focus sur le VIH pendant dix jours nous permet aussi d’attirer l’attention des politiques et des médias parce qu’effectivement la prévention aujourd’hui reste quelque chose d’important. Pour continuer à faire reculer l’épidémie, on a besoin de tout le secteur de la société et ses conférences mondiales permettent justement d’attirer l’attention".

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