Coronavirus: pourquoi les "métiers féminins", si essentiels dans la lutte contre le Covid-19, sont-ils sous-valorisés ?

En Belgique, les femmes sont près de 80% dans le secteur des soins de santé
4 images
En Belgique, les femmes sont près de 80% dans le secteur des soins de santé - © ERIC LALMAND - BELGA

Dans la lutte contre le coronavirus, toute une série de métiers sont considérés comme essentiels. Parmi ces travailleurs, il y a ceux ou plutôt celles qui sont en "première ligne". Car dans cette crise, une majorité de femmes sont sur le terrain. Elles exercent pourtant des métiers globalement sous-valorisés et doivent encore assumer une charge importante en rentrant à la maison.

Dans une carte blanche publiée dans le journal Le Soir, Florence Degavre écrit : "L’irruption du Covid-19 dans nos vies a le mérite de rappeler qu’aucun lien n’existe entre l’utilité sociale d’une profession et son niveau de salaire et de reconnaissance sociale". Cette professeure de socioéconomie et études de genre à l’UCLouvain évoque là les métiers de soins, mais son analyse vaut aussi pour d’autres métiers dits "féminins".


►►► À lire aussi : Toutes les infos sur le coronavirus


 

La "première ligne" : essentiellement des femmes

Pour Florence Degavre, il faut avant tout redéfinir ce qu’est la "première ligne" dans cette crise du coronavirus. "Face au virus, ce qui définit la première ligne, c’est d’être exposé au risque et d’être dans l’impossibilité de s’y soustraire en raison de sa fonction dans la société", précise-t-elle. Il ne s’agit donc pas uniquement des métiers de soin, mais des fonctions nécessaires, directement ou indirectement, pour affronter l’épidémie et atténuer ses conséquences dans l’ensemble de la société.

Caissières ou aides à domicile, personnel d’entretien, un grand nombre de ces métiers utiles sont féminins. "Il y a aussi des hommes, dans la mobilité ou le nettoyage public par exemple qui sont bien sûr nécessaires. Mais quand on regarde l’ensemble de ce que cette première ligne ainsi redéfinie concerne… Il y a beaucoup de femmes", précise Florence Degavre.

"Métiers féminins" : un peu d’histoire

Il y a une explication historique au fait que toute une série de métiers emploient une majorité de femmes comme l’accompagnement à domicile, les aides ménagères ou familiales.

"Ce sont au départ des emplois qu’on voulait ouvrir pour faire en sorte que les jeunes filles de familles nombreuses à la campagne puissent accéder à un emploi. Cette fonction s’est adressée à des jeunes filles qui avaient été socialisées et dont les compétences ont été considérées comme acquises dès le départ", explique la socioéconomiste de l’UCLouvain.

Représentations du masculin et du féminin

L’autre explication réside dans les représentations des hommes et des femmes dans notre société.

"Le fait de soigner, de se préoccuper, le relationnel… Ce sont des activités ou un état d’esprit que la société attribue globalement aux femmes, comme un prolongement de leur fonction reproductive et ça correspondrait à une forme de nature. Alors que c’est en réalité une construction sociale qui commence dès le plus jeune âge pour les petites filles et que des femmes adultes payent souvent à un prix fort", précise Florence Degavre.

Selon elle, les choses évoluent un peu, mais lentement et pas partout.

Non-reconnaissance de la pénibilité

L’histoire de ces métiers et les perceptions de genre de notre société expliquent en partie pourquoi ils sont aujourd’hui sous-valorisés.

"Ce sont des métiers où les compétences sont considérées comme acquises, il y a une espèce d’allant-de-soi, même si ce travail d’aide et de soin fait appel à de vraies compétences et connaissances. Ce sont des métiers avec une technicité, des responsabilités, des charges physiques ou nerveuses et dont la pénibilité est très souvent complètement invisibilisée, parce qu’elle n’a pas été construite sur la base des secteurs industriels", explique Florence Degavre.

Et c’est vrai que quand on pense aux métiers pénibles, on pense tout de suite aux ouvriers dans l’industrie lourde, mais très peu aux infirmières ou aux aides-soignantes.

Bien souvent, le simple fait d’avoir beaucoup de femmes dans un secteur est un facteur de dévalorisation pour elles. Il faut dire que si elles sont nombreuses sur le terrain, elles sont moins présentes dans les niveaux décisionnels ou dans les organes de représentation.

Première ligne, maman et confinement : la triple peine

De nombreuses femmes se retrouvent donc en première ligne et à côté des risques qu’elles prennent pour le bien de la société, elles doivent toujours assumer une grande partie des tâches ménagères quand elles rentrent à la maison (rappelons que d’après les derniers chiffres belges en la matière, les hommes consacrent 8% de leur temps hebdomadaire aux tâches ménagères contre 13% pour les femmes).

Mais en plus de ce que les mouvements féministes appellent souvent la "double journée des femmes", s’ajoute maintenant le surcroît de travail et de tracas du confinement.

"Le confinement multiplie les tâches domestiques de rangement et de nettoyage, parce qu’on occupe l’espace de façon beaucoup plus intense", explique la socioéconomiste. Avec ce confinement, on passe aussi plus de temps en cuisine et à s’occuper des enfants. Puis des tâches non routinières apparaissent.

Une autre bataille les attend, liée à la situation de confinement

"Une tâche énorme est de lutter contre le risque de contamination de leur propre famille, relève Florence Degavre. Se laver, laver les vêtements… Il y a une charge mentale liée à la peur qui explique que certaines sont déjà en situation de très grand stress par rapport à ça. Puis il y a aussi tout le travail de prendre des nouvelles, tout le travail relationnel de solidarité qui incombe principalement aux femmes et qui augmente évidemment vu le nombre de personnes à risque qu’on a dans notre entourage".

Et Florence de conclure : "Je pense que ces femmes qui sont au front en première ligne et qui rentrent à la maison n’abandonnent pas la bataille, parce qu’une autre bataille les attend, liée à la situation de confinement".

Et les hommes dans tout ça ?

Heureusement, certains hommes endossent leur part de responsabilité dans la répartition des tâches ménagères. Mais pour ceux qui ne le font pas, cette période de confinement les poussera-t-elle à s’impliquer d’avantage ? Florence Degavre en doute. Pour la professeure de l’UCLouvain, il existe des tendances lourdes quel que soit le niveau d’emploi, de qualification ou le nombre d’enfants. Et ce ne serait pas près de changer…

Un chiffre a notamment attiré son attention. Il concerne le temps que les hommes consacrent à leurs enfants quand ils sont employés à temps plein ou lorsqu’ils sont au chômage.

"Au niveau de l’OCDE, ils y passent 40 minutes par jour quand ils sont à temps plein et 50 minutes par jour quand ils sont au chômage. Les chiffres sont respectivement de 74 minutes et de 144 minutes pour les femmes. Ce que je veux dire est que le fait d’être à la maison n’est pas nécessairement un facteur qui va faire prendre conscience de la différence énorme dans les inégalités entre hommes et femmes à des niveaux individuels", constate-t-elle.

Lueur d’espoir

Reste que cette crise peut à tout le moins mettre en lumière les inégalités persistantes entre hommes et femmes et les risques d’aggravation de ces inégalités liés à cette situation exceptionnelle.

Quant à la revalorisation des métiers féminins, peut-être viendra-t-elle de la reconnaissance de leur rôle clé dans la crise.

"À partir du moment où l’aide vient à manquer pour prévenir l’hospitalisation ou pour accompagner les retours à domicile, soudain ces métiers deviennent visibles et on peut commencer à construire un rapport de force, précise Florence Degavre. Et progressivement, il faut commencer à penser à l’après-crise, à commencer à reconstruire une véritable reconnaissance de ces métiers".

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK