Pourquoi certaines victimes de viol ne réagissent pas ? Il n’y a pas que la drogue, il y a aussi la sidération

Bien sûr, quand une victime est droguée, elle ne réagit pas au moment où elle se fait violer. Elle ne s’en souviendra peut-être pas non plus. Mais il n’y a pas que dans ce cas de figure. Ce manque de réaction et cette amnésie peuvent aussi arriver totalement sobre. Ça s’appelle la sidération.

"La plupart des victimes sont sidérées et paralysées durant l’agression et il s’ensuit un sentiment de honte et de culpabilité. Quand s’ajoute l’amnésie liée à la drogue, il y a en plus le doute. Tout cela participe à augmenter fortement le risque de stress post-traumatique." Caroline Depuydt est psychiatre et cheffe de service à l’hôpital psychiatrique Epsylon. À la suite des viols présumés commis par un employé de bars du cimetière d’Ixelles, il lui semble important de revenir sur cette notion afin de déculpabiliser les victimes de ce genre d’agression : la sidération.

"On a des réflexes de survie très archaïques, très anciens, qui sont gérés par notre cerveau. Quand nous sommes en danger, il y a trois types de réponses qui sont données par notre cerveau."

Fuir ou combattre

Les deux premières réactions sont plutôt connues et semblent naturelles : la fuite (peur) ou le combat (colère). "C’est ce qu’il se passe quand le système orthosympathique est activé, explique la doctoresse. Dans ces cas, c’est l’adrénaline qui augmente l’apport d’oxygène dans les muscles, va faire battre le cœur plus vite ce qui va nous permettre de fuir ou de combattre." Le choix entre les deux options, se fait en fonction de ses "moyens". Si le cerveau se dit qu’on fait le poids face au danger, on se bat. Si ce n’est pas le cas, on s’enfuit.

Avoir les jambes coupées

Troisième possibilité : la sidération. "Ce qu’on sait moins, c’est qu’il y a un autre système archaïque : c’est le système parasympathique dorsal, continue la psychiatre. C’est un système de survie très ancien." Concrètement, ça donne quoi ? "Quand on sent un danger de mort, on s’arrête. On est comme paralysé. "

C’est une sorte de protection qui remonte aux ancêtres de nos ancêtres qui n’étaient même pas encore humains. Tous les vertébrés ont ce type de réaction pour se protéger du danger. La psychiatre prend l’exemple d’une petite salamandre que vous voyez se balader sur un mur. Vous vous approchez et elle se fige. "L’animal fait comme s’il était mort. Il va peut-être ainsi se confondre avec le paysage. Et donc, l’oiseau de proie ne le verra pas." Ce n’est que s’il en a la possibilité qu’il va s’enfuir.

Ce système très ancien propre aux mammifères est un système de survie

"Ce système très ancien propre aux mammifères est un système de survie de base", poursuit Caroline Depuydt. Or "quand on vit une agression sexuelle, c’est un danger majeur." La victime a alors une réaction "automatique" qu’elle ne peut pas contrôler. "Elle ne bouge plus pour survivre."

Mais ce système n’est pas assez connu du grand public selon la psychiatre. Résultat n°1 : les victimes culpabilisent. Résultat n°2 : les agresseurs minimisent. Les tiers aussi parfois.

Pourquoi n’ai-je pas réagi ?

"Du côté de la victime, c’est extrêmement difficile car on se demande le lendemain ou le surlendemain : pourquoi n’ai-je pas réagi ? Pourquoi n’ai-je pas bougé ? Pourquoi n’ai-je pas dit non ? Pourquoi je n’ai pas essayé de le frapper ? Et bien, c’est pour cette raison : c’est une réaction de survie, la sidération."

Pour la psychiatre, sensibiliser à cette notion, c’est aider à déculpabiliser la victime mais aussi faire comprendre à l’agresseur que ce n’est pas un consentement. "Certains diront 'elle n’a pas dit non', 'elle ne s’est pas débattue', 'elle était plus ou moins consentante'", explique Caroline Depuydt. "Et même s’il y a eu un non, il n’est pas toujours entendu car l’agresseur est alcoolisé, désinhibé. Ce sont des circonstances qui font que la victime peut se sidérer à un moment et qui peuvent être prise comme un oui par l’agresseur."

Ne plus savoir ce qu’il s’est passé exactement

Cet état de sidération, tout comme la drogue peut mener à l’amnésie. "Ça s’appelle un trouble dissociatif transitoire. Si la drogue anesthésie le cerveau et empêche les souvenirs, la sidération mène aussi à 'faire le mort psychiquement'. On arrête toute interaction, on se renferme dans son soi et on attend que ça passe."

Certaines victimes en parlent : elles ont l’impression de regarder la scène de l’extérieur. C’est le trouble dissociatif qui se met en place car ce qu’il est en train de se passer est trop insupportable. Tellement insupportable que le cerveau l’enferme dans une petite boîte qu’il enfouit bien loin dans les confins de sa mémoire. "L’amnésie dissociative est un mécanisme de défense qui est à la fois un remède, à la fois un poison car le traumatisme est toujours là dans le subconscient."

Cette amnésie n’empêche pas le syndrome post-traumatique, au contraire. Il y ajoute une couche de culpabilité, explique la psychiatre. "Quand le lendemain, on se réveille. On ne sait plus très bien ce qu’il s’est passé. On a des flashes, ou pas. Mais on se sent mal. On se dit 'dans quoi me suis-je embarquée ?'"

Des pensées qui participent au sentiment de honte. "Et à se dire 'je ne vais pas en parler puisque je ne sais pas exactement ce qu’il s’est passé'. Et puis, la victime se rend compte au bout de quelques semaines, qu’elle n’arrive pas à continuer sa route. On a des flash-back qui reviennent en permanence, des cauchemars, on n’ose plus sortir seule, on pleure souvent. Cela peut mener à un arrêt de travail. C’est le syndrome de stress post-traumatique."


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En cas de choc comme un accident de voiture, une guerre, quelqu’un qui meurt devant soi, un attentat, il est parfois difficile de passer à autre chose. "Quand on vit un tel événement, on a 25% de chances de vivre un syndrome post-traumatique, explique la psychiatre. Quand on vit un viol, ça monte à 80%."

Amnésie due à la drogue, trouble dissociatif, syndrome post-traumatique… Tout cela rend la parole difficile, parfois impossible. Et c’est ainsi. "On ne peut pas forcer quelqu’un à parler. Si le psychisme met ça en place, c’est pour se protéger. Par contre, on peut accompagner la personne." D’où la nécessité de former police, magistrats et avocats pour qu’ils soient au courant de cet état de choc.

Caroline Depuydt a accompagné de nombreuses femmes dans ce processus. "Se réapproprier ce moment-là, se déculpabiliser, faire avec et reconstruire ce qu’il s’est passé petit à petit. Ça se fait progressivement, dans un lieu de confiance et avec un accompagnement."

Ce n’est pas toujours dans le cadre d’un syndrome post-traumatique que les personnes viennent la trouver. "Ce sont par exemple pour des dépressions ou des troubles obsessionnels compulsifs et 'au passage', elles m’évoquent de tel épisode. Je dois alors les arrêter pour leur dire 'attendez, ce n’est pas rien ce qu’il s’est passé là'."

D’autant plus que les victimes elles-mêmes ne savent pas toujours très bien définir si elles étaient consentantes. Par manque de souvenir (ce qui veut donc dire qu’elles ne l’étaient pas) mais aussi par manque de repères. L’éducation relationnelle, affective et sexuelle (EVRAS) est en effet encore très peu donnée chez nous malgré son obligation dans les écoles depuis 2012. Et le cadre légal n’intégrera la notion de consentement qu’à partir du mois de mars 2022 quand le nouveau Code pénal sera d’application.

La fin du "qui ne dit mot consent"

La Commission justice de la Chambre des représentants (fédéral) est en effet en train de travailler sur la réforme du droit pénal sexuel et le consentement est au cœur de cette réforme. Des lignes directrices qui devraient aider les victimes mais aussi faire comprendre aux agresseurs et à tout un chacun ce qu’est un vrai 'oui'.

Car la sidération peut arriver à n’importe quel moment, pas juste quand la victime est surprise. "Le consentement n’est pas une notion facile, explique la psychiatre. Quand on parle de ces agressions au cimetière d’Ixelles, il y a cet effet du GHB qui retire toute possibilité de consentement puisqu’on se retrouve comme une poupée de chiffon et provoque cette amnésie rétrograde."

Une poupée de chiffon. C’est bien cette objectification de la victime qui mène certains agresseurs à passer à l’acte. D’autres ne comprennent tout simplement pas qu’il n’y a pas de consentement.

Dire non, ou ne rien dire, ce n’est pas un consentement. Autre cas de figure : quand deux personnes flirtent ou se draguent en début de soirée ou sont même déjà en couple dans la vie. Là non plus, ça ne signifie pas que les deux personnes sont toujours OK pour avoir un rapport sexuel.

"Parfois, effectivement, on peut être dans un contexte de séduction et dire oui jusqu’à un certain point et puis dire 'je ne veux pas ou plus aller plus loin'. Et là aussi, c’est le genre de situation qui contribue à la culpabilisation de la victime. Certaines femmes pourraient se dire 'je suis allée jusque-là, je ne peux plus reculer sinon je passe pour une allumeuse'. Mais si. On peut toujours reculer. Et ça doit être entendu."

Des notions de retrait de consentement et de consentement conjugal qui sont aussi discutées dans le cadre de la réforme du droit pénal sexuel. Car là encore, la sidération peut avoir lieu et la victime peut ne pas dire un "non" explicite.

Une réforme bienvenue pour notre psychiatre. "Cela va permettre de faire exister la notion de consentement, d’agir et de sortir de la honte pour les victimes. Et je l’espère d’entrer dans le respect de la parole de chacune." Et ainsi de mettre en place une sexualité positive où le désir de chacun et chacune est respecté sans avoir peur d’aller boire un verre avec ses amis au cimetière d’Ixelles ou ailleurs.

 

Si vous avez plus de 18 ans et que vous vous posez des questions sur vos attitudes et comportements agressifs ou violents dans vos relations affectives (couple, famille), vous pouvez contacter l’asbl Praxis : 04 228 12 28.

Si vous avez été victime d’un viol, vous pouvez contacter SOS viol au 0800 98 100.

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