Pour ou contre la forêt Nassonia : le projet fait débat

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Le projet de forêt presque sauvage Nassonia est à l'origine d'avis fort différents. Le 30 juin dernier Eric Domb de la Pairi Daiza Foundation dévoilait au public un pré-accord conclu avec le collège communal de Nassogne pour la réalisation, sur une zone de 1538 hectares, de ce qui est présenté comme la plus grande expérience de forêt dévolue à la biodiversité en Europe Occidentale.

Ce projet qui s'étalera sur 99 ans, a généré des avis divergents : les entreprises du bois et les chasseurs ont exprimé leur réticence. 

Une menace pour l'exploitation du bois

Un représentant d'une société financière du bois révèle à TVLux : "Notre crainte c'est qu'on diminue encore l'approvisionnement des entreprises de la filière qui est déjà mise à mal." Le production du bois est "déjà mise à mal" par la directive "Habitats" (le réseau Natura 2000), qui interdit les épicéas dans des zones spéciales de conservation, et par le Code forestier belge qui interdit la plantation de ces mêmes arbres sur les bords des cours d'eau.

Dans un communiqué commun entre l’Union Régionale des Entreprises du Bois et la Fédération Nationale des Scieries, les détracteurs de l'idée estiment que "le projet Nassonia va à l’encontre de tout bon sens". Ils demandent que "tout soit mis en œuvre afin d'éviter de telles initiatives aux idéologies extrêmes".

Préservation de l'économie... mais de l'environnement aussi

Pour Gilles Bœuf, Professeur au Collège de France sur la Chaire "Développement durable, environnement et sociétés", la préservation de la biodiversité est primordiale. Il explique dans une conférence à PSL Research University que la destruction écologique pour des motifs économiques est à bannir. "Il faut arrêter de faire de l’argent sur une destruction automatique des écosystèmes ou sur leur sur-exploitation. Si on passe à autre chose et qu’on rémunère des gens qui ne surexploitent pas et ne détruisent pas, on aura tout gagné, et on construira [autant] d'emplois."

Pour appuyer son propos, il cite Øystein Dahle, vice président d’Esso en Norvège : "Le socialisme s’est effondré car il ne permettait pas au marché d’exprimer la vérité économique. Le capitalisme pourrait disparaître s’il ne permet pas au marché d’exprimer la vérité écologique."

L'initiative d'un acteur privé pour une affaire d'Etat ? 

D'ailleurs, certains se sont étonnés sur Facebook que ce projet soit initié par un organisme privé, et non pas par l'Etat lui-même. Néanmoins comme un internaute l'a fait remarquer, un "bail emphytéotique de 99 ans pourrait pratiquement s'apparenter à une aide d'État". Si la subvention n'est pas officielle, on peut toutefois parler d'un "petit coup de pouce".

Contrairement à un contrat de location classique, le bail emphytéotique permet au bailleur de disposer, en quelques sortes, d'un "super usufruit" ; l’emphytéote aura la pleine jouissance du bien immobilier dont il exerce tous les droits attachés à la propriété. En somme, la Pairi Daiza Foundation pourra gérer les 1538 hectares avec beaucoup plus de liberté que si elle était simple locataire, en engageant des investissements et en administrant le terrain comme elle l'entend. Souvent lors de beaux emphytéotiques conclus entre une personne privée et une personne publique les redevances dues sont modiques, car la personne privée s'engage à faire fructifier un espace à la place du propriétaire.

Des chasseurs révoltés

Pour les chasseurs, Nassonia n'est pas une bonne nouvelle. Ce matin un internaute exprimait ses inquiétudes sur Matin Première : "Sans intervention de l’homme le gibier sera trop nombreux. Une forêt non gérée entraîne une forêt qui meurt ; à terme cela tue l’essence même de la forêt."

Hugues Claessens, professeur à l'université de Gembloux, spécialisé en agronomie, réagissait aux remarques des internautes : "je ne suis pas tout à fait d’accord : la forêt n’a jamais eu besoin de l’homme. Ce qui peut se passer c’est que dans un contexte étroit ou par exemple on a retiré les loups des forêts, le gibier ne s’auto-gère plus. Un projet comme Nassonia doit absolument gérer lui-même la pression du gibier. Effectivement l'homme va devoir avoir un rôle de contrôle des populations de gibier pour qu’on puisse jouer le rôle du loup afin que l’écosystème fonctionne convenablement."

Quel avenir pour le tourisme ?

Ce matin, une auditrice s'émerveille : "C’est un excellent laboratoire pour mettre en avant la faune, la flore, l’eau, et le paysage forestier. Il est quand même plus agréable de se balader dans une forêt avec des grands arbres feuillus clairsemés que dans dans une sapinière dense et sombre. Ça pourrait être l’occasion de mettre en avant le patrimoine historique et folklorique lié à la forêt."

Cependant, pourrons-nous nous balader dans cette forêt sauvage ? Luc, qui a également réagit sur Matin Première, remarque que "le tourisme n’est pas compatible avec la biodiversité". Pour Hugues Claessens, cela se discute : "c’est une question de curseur : la forêt sert à tout le monde mais souvent [le curseur] est mis sur la production de bois ou la chasse, mais c’est rare qu'il soit mis sur la biodiversité uniquement. Si on a un tourisme de masse sur un site c’est impossible d’y mener de bonnes politiques de conservation de la nature. Ici l’idéal comme le site est grand est peut être d’avoir de l’animation touristique orientée sur le projet dans un petit coin et laisser la paix à la forêt sur le reste."

Pourquoi doit-on préserver la biodiversité?

Gilles Bœuf montre que la préservation de la biodiversité et l'équilibre de notre environnement vont de paire. En s'appuyant sur cette courbe de catastrophes humaines et non humaines liées notamment à l'exploitation de la forêt, il explique que la biodiversité nous concerne tous, car ses conséquences ont des répercussions sur notre milieu de vie.

Biodiversité et politique : deux échelles de temps différentes

Pour ce spécialiste, la géologie se heurte à la politique car les deux champs partagent une notion différente du temps : "on nous prend, nous spécialistes écologues de la biodiversité, pour des poètes amoureux des papillons aux yeux bleus et des oiseaux à points rouges, mais c’est beaucoup plus subtile que ça, et plus vitale pour les humains. On ne peut pas se passer [de la biodiversité] ; nous sommes une ode à la biodiversité biologique."

"On se heurte aussi au mouvement écologiste" ajoute-t-il, "qui veut sauver le panda, le tigre, la baleine bleue... Ok, mais en fait c’est le 'vrac' qu’il faut sauver. Nos bactéries dans les cheveux, nos acariens dans le lit ce matin, les tardigrades dans le sol ; tout. Et c’est là que le monde politique ne comprend pas, on me dit 'ça va revenir' -mais combien de temps faudra-t-il ?-, ou encore 'que sauve-t-on en priorité ?' J'entends souvent 'on ne sauve que ce qui est joli, et ce qui est utile. Tout ce qui est nuisible on jette'."

Cependant Gilles Boeuf montre que ce que nous appelons "nuisible" est très subjectif à notre espèce et à nos intérêts quotidiens, qui portent sur du court terme en fonction de nos objectifs du moment. La biodiversité transcende notre espace temps : "il me faut une fraction de seconde pour écraser une mouche, l’éternité pour la refaire."

La mode passera-t-elle au vert en Belgique?  

Les forêts représentent 22 % de la superficie belge, et 78% des forêts belges se situent en Région wallonne, où environ un tiers du territoire (32 %) est occupé par des massifs forestiers. Les forêts wallonnes sont consacrées à la production du bois à 88%. Pour l'instant l’exploitation de la forêt est légèrement inférieure à la production biologique, mais la part du bois dans les différents moyens de chauffage augmente chaque année.

Le PS, le MR et le cdH ont présenté jeudi à Namur une proposition de résolution mettant en question le modèle actuellement promu d'exploitation forestière en Wallonie, et présenté plusieurs pistes d'amélioration du rendement de la "filière bois". Ils s'appuient sur une circulaire de 2013 qui privilégie la gestion "pro silva" dans les forêts domaniales. Ce type de gestion, développé depuis une dizaine d'années sur certaines parcelles, se veut plus respectueux de l'environnement en privilégiant le mélange d'essences et la régénération naturelle. Elle s'oppose à la sylviculture "équienne", où les parcelles sont plantées d'essences du même âge et donc récoltées plus aisément. Les députés ont pour projet d'instaurer le label "Transformation EU" et d'exclure les ventes publiques aux négociants qui revendent à l'exportation hors Union européenne.

 

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