Pour le procureur fédéral Frédéric Van Leeuw, le procès "Charlie Hebdo" va permettre "d'aller dans le fond des choses"

C’est ce mercredi que s’ouvre à Paris le procès des attaques terroristes de janvier 2015 à Paris, celles de la rédaction de Charlie Hebdo suivie par le meurtre d’une policière et enfin la prise d’otages de l’Hyper Casher. En quoi les services belges ont-ils été impliqués dans ce dossier ? Frédéric Van Leeuw, le procureur fédéral belge était l’invité ce mercredi matin de Matin Première.

Pour lui, ce procès est "pour l’histoire". Il sera "important" car il va permettre "d’aller dans le fond des choses", dans le fond du dossier qui a conduit les frères Kouachi et Amedy Coulibaly à perpétrer leurs différentes attaques.

D’autres personnes qui les aident

Ceux-ci ont été abattus et seront les grands absents du procès. Mais pour le procureur fédéral belge, le procès doit permettre de comprendre que "ce genre de personnes ne peut arriver à faire ce genre d’actes que lorsqu’il a d’autres personnes qui les aident, des armes qui sont fournies, etc. C’est l’intérêt de ce genre de procès, d’aller voir quelle a été l’aide qui a été apportée." Mais aussi "quel est le mécanisme qui a apporté de l’aide à une cause qu’on n’embrasse pas automatiquement. Ce genre de procès est toujours important même si on n’a pas les auteurs principaux devant les juges".

Ces attaques de janvier 2015 ont renforcé la collaboration policière et judiciaire entre la Belgique et la France. A la même période, les enquêtes belges suivent déjà une cellule terroriste à Verviers. "On avait vu l’évolution depuis Mehdi Nemmouche (l’auteur de l’attaque du Musée juif de Bruxelles en mai 2014)", détaille Frédéric Van Leeuw. "Là, on avait été très très attentif." Les enquêteurs filent alors "deux terroristes planqués dans une maison à Verviers dans un quartier très populaire".

Nous avons vécu d’une façon très particulière ces événements à Paris

Ils sont observés, ils regardent la télévision et notamment le déroulement des attaques de Paris et la traque des Kouachi et Coulibaly. "C’est au moment où on suit ces gens jour et nuit que se passent les attaques à Paris. Alors, au début, on pense que ces trois attaques sont liées. On est en train de les observer, de les écouter. Et à plusieurs reprises, des réactions qu’ils ont devant la TV, demande une analyse assez spécifique de notre part pour éviter qu’on ne doive lancer l’assaut. Ce n’est pas toujours très clair s’ils ont des réactions devant la TV ou si ce sont des plans qu’ils échangent. Nous avons vécu d’une façon très particulière ces événements à Paris parce que nous suivions ces gens à Verviers, nous savions qu’ils étaient très dangereux."

A l’époque, les enquêtes belges découvrent également l’ampleur de la mouvance islamiste radicale potentiellement violente. "On connaissait le phénomène parce que l’on s’était d’abord intéressé à Sharia4Belgium. Mais ce qui nous a surpris, c’était dans la petite délinquance, le nombre de personnes qui étaient là pour soutenir, pour être un peu le soutien logistique de ces personnes qui étaient revenues" de Syrie "et qui se retrouvaient dans la maison" de Verviers.

"Nous avons attendu le plus longtemps possible à Verviers", ajoute le procureur fédéral, "parce que nous savions qu’il y avait d’autres cellules, qu’il y avait d’autres personnes qui arrivaient, Abaaoud (organisateur des attaques de novembre 2015 à Paris) se trouvait en Grèce et en contact avec eux. Le but était d’attendre le plus longtemps possible. Evidemment avec ces événements à Paris, il y avait une pression supplémentaire et nous savions aussi ce dont ces gens étaient capables." L’assaut à Verviers a donc été donné le 15 janvier 2015. Un assaut risqué "tout en ratant une partie de la filière bien évidemment".

Des procès devant des juges professionnels

Ce mercredi matin, le procureur fédéral a également rappelé sa position quant au méga-procès en cour d'assises pour juger de telles affaires, au regard du contexte sanitaire. "C’est une procédure qui demande beaucoup de temps, d’énergie, de moyens. Ce qui est intéressant" dans ce type de procès, "ce sont les témoignages" et de porter à la connaissance du public des faits, des aspects de l’enquête qui n’ont pas été révélés par les médias au cours de ces cinq dernières années. Il est donc possible de tenir ces audiences devant des juges professionnels, estime Frédéric Van Leeuw.

La loi actuelle doit donc être modifiée, sachant que bientôt aura lieu cette fois à Bruxelles le procès des attentats de Zaventem et la station de métro Maelbeek. "Il y a toujours moyen de changer la donne, la Constitution doit être changée si on veut supprimer le jury". "Est-ce que nous avons encore des moyens à dépenser dans les cours d’assises", compte tenu de la période Covid ? "On ne sait pas en organiser des dizaines par an".

Des procès d’assises retardés

Pour le procureur fédéral, celles-ci retardent le bon déroulement de la justice dans différents dossiers, pas uniquement terroristes. "Nous avons des génocidaires rwandais qu’on ne peut pas poursuivre avant 2, 3, 4 ans", avec le risque de décès des principaux prévenus. Exemple il y a quelques années avec Ephrem Nkezabera, cité devant une cour d'assises et décédé durant le procès "parce que ça a mis 7, 8 ans à fixer une cour d'assises".

Le concept d’audience public est problématique en cette période de crise sanitaire. "Cela pose un coût, un problème de distance sociale. Mais les procès doivent être publics. On doit se réinventer par rapport à ça." Autre problème : "On peut plus mettre autant de détenus qu’avant au Palais de justice de Bruxelles le matin. Résultat : "Cela a un impact direct sur les audiences et l’arriéré judiciaire".

Faites avec les moyens que vous avez

Le procureur fédéral plaide également pour davantage de moyens en faveur de la justice, "quelque chose d’important pour notre société" Il regrette que de nouvelles dispositions légales soient adoptées par le monde politique (Communautés, Régions…) "avec une infraction pénale" sans contrepartie financière pour la justice qui doit les faire appliquer. "On dit à la Justice : faites avec les moyens que vous avez."

Le déficit de la justice est de 6%, un refinancement d’un milliard est évoqué. "Maintenant, ce ne sera pas possible. Il faut que tout le monde soit solidaire", pense Frédéric Van Leeuw qui déplore également qu’un tiers des vacatures dans le secteur de la justice n’ont trouvé aucune candidature l’an dernier.

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