Pour le patron de Libération, beaucoup ont une idée complètement fausse de Mai 68

Laurent Joffrin, le patron du journal français Libération, était un adolescent quand il a participé activement aux événements de Mai 68. Cinquante ans plus tard, invité de Matin Première, il revient sur ces événements qui ont changé sa vie : "En 68, ce qu'il s'est passé, c'est que la minorité a été suivie presque immédiatement et par un majorité d'étudiants". Une situation que l'on ne peut pas vraiment comparer, selon lui, aux différents mouvements que l'on observe aujourd'hui.  

Ce qu'il constate, c'est qu'"il y a une action idéologique et politique très forte qui est menée par un certain nombre d'intellectuels, d'hommes politiques, de militants qui sont, en général, des gens très conservateurs et qui essaient effectivement de se débarrasser de l'héritage de mai 68"

Mais "ils se fondent sur une idée complètement fausse de ce qu'ont été ces événements" et un sondage réalisé par son journal montre que "70% des Français tiennent mai 68 pour un événement positif". "Donc cette campagne, qui est une campagne politique dirigée contre la gauche, ce mouvement ne prend pas dans la population, mais il est insistant, il est même obsessionnel chez un certain nombre d'intellectuels"

"Ces événements ont été vécus comme une libération"

A la question de savoir quand est-ce que l'on se rend compte qu'on écrit une page de l'histoire, il répond : "On s'en est rendu compte quand la France entière s'est arrêtée. C'était la plus grande grève salariale, ouvrière de l'histoire. Au début personne ne comprenait rien, ne maîtrisait rien. Ces événements ont été vécus en fait comme une libération. C'est à dire que vous aviez une société qui était extrêmement rigide, extrêmement corsetée. La famille était autoritaire, l'usine était autoritaire, l'église était autoritaire, l'école était autoritaire, et la société dans son ensemble était autoritaire. Je ne vais pas dire que c'était le fascisme, mais il y avait un héritage moral et de comportement qui était largement lié à la prolongation des principes anciens de l'église catholique, et dont les gens voulaient se dégager. Il y avait une contradiction complète entre le développement économique, l'ouverture internationale, l'évolution de la culture populaire, notamment chez les jeunes, et ces principes qui paraissaient insupportables pour beaucoup de salariés, et surtout les ouvriers qui étaient soumis à une discipline militaire, le taylorisme (la dictature de la machine). Et puis, pour l'ensemble de la société, beaucoup de gens en tout cas considéraient ça comme des contraintes archaïques qui n'avaient plus lieu d'être"

Un mouvement que l'on a retrouvé dans d'autres pays, précise Laurent Joffrin, mais en France, "cela a pris un tour dramatique" à partir du 3 mai à cause des violences policières.

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Que reste-t-il aujourd'hui de cet héritage ? 

"Des conquêtes ouvrières importantes", rappelle la patron de Libération. 

"Le SMIC (le salaire minimum légal, ndlr) a augmenté de 30% ; tous les salaires ont augmenté de 12% en un coup ; on a pu créer des sections syndicales dans les entreprises alors que c'était interdit ; beaucoup de conquêtes sociales et de réformes qui demeurent"

"En 68 le féminisme est pratiquement absent" 

Le féminisme, lui, est arrivé plus tard, "juste après" Mai 68, explique Laurent Joffrin. 

"En 68, le féminisme est pratiquement absent pour une raison très simple : tous les dirigeants d'organisation étaient machistes, y compris ceux de l'extrême-gauche. Parmi les leaders, il n'y avait pas une femme !"

Pour lui, c'est "le machisme des dirigeants de la gauche et de l'extrême-gauche qui a créé le féminisme. C'est à dire la volonté des femmes de parler pour elles-mêmes"

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