Pour Emmanuel André, "les Anversois ne devraient plus se rendre dans les Ardennes ni à la Côte"

Emmanuel André analyse la situation épidémique actuelle et passée.
Emmanuel André analyse la situation épidémique actuelle et passée. - © LAURIE DIEFFEMBACQ - BELGA

Pour l’infectiologue de l’UZ Leuven Emmanuel André, il ne faut plus tergiverser : les Anversois "ne devraient plus se rendre à la Côte" ni dans les Ardennes. Cette déclaration, tirée d’une interview accordée par l’intéressé dans "De Morgen" de ce samedi, va plus loin. "Nous dirons également cela d’ici quelques jours ou quelques semaines pour Liège, Namur ou Bruxelles. Le problème ne va pas se limiter à Anvers. Et pas non plus aux vacanciers qui reviennent les prochaines semaines de sites où l’on rencontre du tourisme de masse."

Pour rappel, Anvers est confronté depuis plusieurs jours à une explosion du nombre de cas positifs au coronavirus. La situation sanitaire locale a conduit les autorités provinciales et le bourgmestre Bart De Wever (N-VA) à imposer de nouvelles mesures auprès de la population avec notamment la mise en place d’un couvre-feu nocturne.

Mes alertes n’ont pas été prises au sérieux

Dans ce très long entretien au "Morgen", l’ancien porte-parole interfédéral pour la lutte contre la Covid-19 et ancien coordinateur du tracing explique que les experts de la question ont vu venir la situation anversoise. "Nous avons eu tellement de signaux. Nous avons les expériences issues d’autres pays confrontés à une deuxième vague. Tout indiquait qu’elle allait également éclater ici. Mes alertes n’ont pas été prises au sérieux, la presse francophone a publié des commentaires anonymes d’hommes politiques qui m’ont dénigré. Alors que la prise de conscience était bien présente au sein de la population, certainement davantage du côté néerlandophone."

Pour lui, "on a perdu tellement de temps. Et cela a rendu le problème beaucoup plus grand."

Le moment est "critique" juge Emmanuel André. "Chaque jour que nous attendons d’en faire plus est un jour de trop. Il est temps de changer rapidement de stratégie, pour augmenter notre capacité de testing par exemple. L’élargissement des capacités des laboratoires cliniques a démarré mais n’a pas encore atteint les capacités nécessaires. Et cela n’arrivera pas dans les prochaines semaines."

Nécessaire, donc, de faire tourner la plateforme de tests nationale à plein régime, plaide l’expert. Les capacités actuelles sont "insuffisantes" pour faire face à une vague similaire à la première, "surtout quand nous tardons à agir alors qu’une vague locale a déjà débuté. Chaque jour, voire chaque heure, le problème devient de plus en plus grand."

Les mesures mises en place à Anvers ne donneront pas tout de suite des résultats dit Emmanuel André mais "le port du masque réduit dans tous les cas le risque de transmission, c’est une évidence. Le couvre-feu nocturne est une autre chose. Personne n’a dit que le couvre-feu aura une incidence directe sur la transmission (du virus) entre personnes. Mais le couvre-feu va réduire les événements super-contaminants. C’est très important. Mais les termes comme 'couvre-feu' et 'quarantaine', c’est compliqué. Cela a une connotation très stricte, je le conçois."

Emmanuel André estime toutefois que les habitants des zones actuellement les plus touchées ne devraient plus se déplacer, cet été notamment, pour se rendre à la mer ou dans les Ardennes. Ils ne devraient pas non plus aller à l’étranger ajoute le médecin. "Si nous ne le décidons pas, les autres pays le feront pour nous. Voyager entre des régions qui présentent le même niveau de risque est acceptable. Cela permet de garder l’équilibre : tant que vous respectez les mesures de sécurité à l’étranger, il est normal de passer d’une zone verte à une autre zone verte."

Je n’ai pas encore eu de vacances mais…

Cependant, la situation évolue rapidement à travers l’Europe, analyse l’expert dans le quotidien néerlandophone. "Les zones qui sont encore vertes en France ou en Espagne aujourd’hui peuvent être orange demain et rouges le lendemain. Je comprends parfaitement que ce n’est pas une préoccupation populaire. Je n’ai pas encore eu de vacances et j’ai hâte d’y être. Mais il faut aussi pouvoir être cohérent."

Finalement, demande le quotidien : est-ce que le citoyen ne paie pas pour les erreurs du politique, en n’ayant pas investi rapidement dans les capacités de testing ? "Oui", pense Emmanuel André qui regrette les récentes restrictions des libertés personnelles. "Je déteste cela, très sincèrement. Le citoyen ne doit pas à chaque fois payer les pots cassés. Mais pour le moment, nous devons nous montrer pragmatiques. L’alternative serait que nous ne luttions plus contre le virus. J’ai vu des gens plaider cela sur les réseaux sociaux. Mais si nous voulons stopper l’épidémie, ces mesures sont nécessaires."

 

L’erreur : "Tout est permis sauf…"

Emmanuel André juge également la communication gouvernementale, à un moment où les courbes étaient rassurantes. Au moment où le Conseil national de sécurité présentait son plan de déconfinement. "Les signaux étaient bons pendant plusieurs semaines. Le moment crucial pour moi a été celui quand le gouvernement est passé du 'tout est interdit sauf' à 'tout est autorisé sauf'."

On pense ici à la sortie, début juin, du Vice-Premier MR David Clarinval qui avait déclaré sur La Première que les autorités allaient libérer "la totalité des secteurs à l’exception de certains" alors qu’auparavant "tout était confiné sauf certains secteurs qui étaient libérés […] On va donner beaucoup plus de liberté aux citoyens et aux entreprises."

La population a compris cela comme un retour à la normale

Pour Emmanuel André, le citoyen n’a pas reçu le bon message. "A cette époque, il y avait des pays qui en étaient encore à leur première vague, et certains confrontés à une possible seconde vague. C’était beaucoup en même temps. Et la population a compris cela comme un retour à la normale. C’est logique, mais cela a accéléré l’épidémie."

Les couacs de communication du Conseil National de Sécurité et de la Première ministre Sophie Wilmès (MR) peuvent s’expliquer. "Vous tenez un Conseil de sécurité et vous devez communiquer quelques minutes plus tard. Il vous faut immédiatement répondre à toutes les bonnes questions de la presse sur la cohérence de l’approche, alors que vous n’avez pas encore été en mesure de consolider les décisions que vous venez de prendre. Ce n’était pas si différent lors de la première vague : il a fallu un jour ou deux avant que tous les détails ne soient clairs."

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK