Portrait : le périple de Roakeford Burbucea, résolument Rom et Bruxellois

Il balaye les photos sur son portable… "Ah voilà !" Sur l’image, un jeune homme avec un enfant de deux ans dans les bras, beau temps, Molenbeek en toile de fond. "C’est mon père et moi quand j’avais deux ou trois ans, au petit parc ici, où j’ai grandi."

Le parc Bonnevie a changé en 20 ans, c’est vrai, mais Roakeford Burbucea y retrouve les sons de ses souvenirs, les enfants qui jouent, les adultes qui discutent sur les bancs.

Lui aussi s’est métamorphosé, il n’a plus grand-chose de ces petits garçons qui dévalent la pente de la plaine de jeux en larguant des décibels. Il est posé, voix calme et mot juste. Epaules larges, barbe et coupe impeccables, vêtements griffés.

"C’est ici que nos familles aimaient se retrouver en fin de journée, on mangeait un bout ensemble, après le travail ou après avoir fait la manche".

La mendicité était le plan bis quand il était tout petit, quand son père ne trouvait pas de travail à la journée. Son père se postait sur un coin de trottoir du quartier Sainctelette et attendait qu’une camionnette ralentisse, que le conducteur baisse la vitre et propose une journée de déménagement ou de construction, au noir.

Sainctelette, le quartier où ses parents ont atterri en 1994. Ils avaient quitté le village de Roumanie où ils vivaient dans la misère et dans la ségrégation, les Roms avec les Roms, pour trouver à Bruxelles une autre misère… dans un premier temps.

"Quand mes parents sont arrivés en Belgique, ils ont dormi plus d’un an dans le parc Sainte-Catherine. Puis ils ont fait un passage par le petit château. C’était difficile, mais ils se disaient qu’ils auraient plus de chances de trouver un travail ici" explique le jeune homme, qui se décrit comme "d’ethnie Rom surtout et Belge aussi", parce que Bruxellois depuis son premier jour, il y a 24 ans.

Quand lui et son frère jumeau sont nés, ses parents louaient un premier appartement à plusieurs familles, avec une chambre pour eux sept. Et les jours sans camionnette, sa maman les emmenait mendier.

Découvrir les regards

Il ne garde pas un mauvais souvenir de ces heures à faire la manche.

"J’étais tout petit, je ne me rendais pas encore compte du regard des gens, même quand j’allais faire la manche. J’étais en famille, avec mes parents, on était tout le temps ensemble… Je me sentais bien".

Mais c’est vers quatre ans qu’il a "vu".

"En arrivant à l’école maternelle, j’ai commencé à voir comme les enfants se méfiaient de moi et des autres Roms. On était une trentaine de Roms à l’école. On était mis de côté par les enfants eux-mêmes."

Et puisqu’à quatre ans, les enfants enchaînent les "pourquoi ?", Roakeford Burbucea a posé la question à ses parents.

"C’est comme ça, mon fils, il faut que tu t’habitues, on est Roms", avait répondu son père, dans les souvenirs du jeune homme. "Mais il faut quand même que tu assumes ton identité, tu n’es pas moins bien qu’eux. Tu es peut-être plus pauvre, mais ça va s’arranger".

Son père était toujours derrière lui pour lui rappeler l’importance de cette fierté et celle d’aller à l’école. Pas question de brosser, même malade. Pas question de quitter l’école avant le diplôme de fin de secondaires, même si les copains le font et même si à 18 ans, aux yeux de sa communauté Rom, on a déjà largement l’âge du mariage, des enfants, d’une vie d’homme.

L’école comme objectif numéro 1, même dans les remous des primaires.

Au fond de la classe

Les premières années de primaires, il restait avec les autres enfants Roms.

"Au début c’était vraiment difficile, l’école était multiculturelle, mais nous les Roms on ne se mélangeait pas en primaires, on n’était pas habitués, on n’avait pas cette ouverture nécessaire… Et les autres enfants nous critiquaient, nous traitaient de gitans."

Une image l’a marqué.

Dans la classe de son frère, les enfants étaient disposés par tables de quatre. Les Roms avaient été mis ensemble, ils avaient leur table, au fond de la classe. Pourquoi ce choix de l’instituteur ? Roakeford Burbucea ne le sait pas. Mais il se souvient avoir interprété cette image comme une confirmation par l’enseignant de la légitimité de les mettre à l’écart. Le banc des Roms, c’était le banc de Roms.

Puis au fil des années, "nous nous sommes ouverts. Et quand on a commencé à jouer avec d’autres enfants, les choses se sont ouvertes aussi et détendues". Au point, à l’école secondaire, de s’être forgé une bande de copains, "des Albanais, des Arabes, des Belges".

Rom ? Non, Roumain

Mais dans cette bande pourtant panachée de Bruxellois, il avance incognito.

"En secondaires, je disais 'je suis Roumain'. Jamais 'je suis Rom'"

"Je pensais que mes amis étaient plus importants que moi. Je me disais : 'je suis Rom, mes parents ont mendié, je viens d’une famille pauvre. Je suis inférieur'. Les Roms voient les 'Gadgé', c’est comme ça qu’on appelle les autres, comme quelqu’un de plus haut."

Il allait chez ses copains, mais ne les ramenait pas chez lui. "Chez nous, dans la culture, les femmes portent des jupes. Ils allaient voir ma mère et ils se diraient : 'il est rom', ou plutôt 'il est gitan', dans le sens péjoratif."

Puis il a eu un déclic.

De la même façon qu’il a "vu" les regards dévalorisants des autres en arrivant à l’école maternelle, il est sorti des secondaires "en ayant ouvert les yeux". Au fil de son parcours scolaire et social, son regard sur lui-même a changé.

"J’ai évolué. Ma famille avait changé de conditions : papa, maman travaillaient. On avait un meilleur logement. Et puis j’ai vu que chez mes copains ce n’était pas mieux que chez moi. Chez moi c’était plus propre, parfaitement nettoyé, alors que chez certains amis il y avait parfois des vêtements partout. J’ai commencé à me rendre compte qu’il ne fallait pas avoir honte, qu’ils n’étaient pas supérieurs à moi. Et qu’étant égal, je pouvais évoluer. J’ai ouvert les yeux. C’est nous-mêmes qui nous sommes créé cette image de nous, par notre passé."

Diplômé et engagé

Cette prise de confiance l’a poussé à entamer et réussir des études supérieures, puis trouver un emploi. Un boulot qu’il aime et qui a du sens pour lui : il est médiateur interculturel à Molenbeek dans le quartier de son enfance, au service "Roms" du "Foyer". Il travaille précisément à aider les familles comme la sienne à trouver une stabilité.

"On répond aux appels des écoles. Quand un enfant est absent, par exemple, je vais voir ce qui se passe dans les familles, pour comprendre. Et je donne mon exemple et celui de mes parents. En Roumanie, l’école est obligatoire, mais ces parents, comme les grands-parents et arrière-grands-parents n’y sont jamais allés alors ils ne voient pas l’utilité du diplôme."


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Il leur parle de son parcours. "Ils me répondent : c’est autant d’années et autant d’efforts ! Alors je leur dis : vous voulez que vos enfants aient la même vie que vous ? Regardez, avec tout ce parcours, vous pouvez avoir un bon salaire, un bon travail, un emprunt, être propriétaire, avoir une stabilité financière et une sécurité. Ne pas risquer de tout perdre quand vous avez quelque chose. Vous pouvez avoir la vie d’un 'Européen'".

Une visite de Roakeford Burbucea, c’est peut-être le meilleur plaidoyer pour l’école et la confiance en général.

Mais il apporte aussi de l’aide administrative, une orientation vers des cours de langue ou d’alphabétisation, du coaching pour un entretien d’embauche… Au "service Rom" de l’association Le Foyer, l’efficacité de son équipe est bien connue en Région bruxelloise et des appels arrivent de plusieurs communes : il faut parfois plusieurs semaines pour y répondre, vu la demande. Quant à engager davantage de monde, sur base de subsides non structurels (malgré les besoins), c’est hasardeux.

Quelques années de fierté en berne

Quand le jeune homme regarde en arrière, il est pris de reconnaissance pour les personnes qui ont donné un coup de pouce, comme ces "Belges" qui se sont portés garants pour l’appartement familial. Et il est surtout pris de fierté pour le parcours de ses parents qui l’ont élevé de la rue aux diplômes. Son père qui l’a poussé dans le dos quand il a voulu lâcher les études, "pour ne pas que ses enfants doivent mendier, s’humilier". Sa mère qui a supporté la manche pour amorcer leur vie en Belgique et qui "parfois ne mangeait pas pour nous acheter les sandales de gym".

"Quand je vois les gens mendier dans la rue, des femmes avec de petits enfants, je revois ma mère et je me dis : quelle battante ! Elle n’a jamais jeté l’éponge, elle a affronté ça plutôt que retourner en Roumanie et nous proposer le même avenir qu’eux".

S’il le pouvait, il reviendrait en arrière, il dirait "je suis Rom" tout le long, sans longer les murs. Et à ses yeux, tout Rom qui "réussit" devrait faire pareil pour l’image de sa communauté.

Mais elle reste un défi, cette identité cumulée. Le jeune médiateur confie ne plus subir de discriminations depuis qu’il n’est plus identifié comme Rom dans la rue. Et il estime, même si ça bouscule les usages d’une partie de sa communauté, qu’une jeune femme fait mieux de porter un jeans plutôt que la jupe traditionnelle pour un stage professionnel, pour éviter d’être stigmatisée ou défavorisée d’une manière ou d’une autre dans sa formation.

Son long parcours pour se voir "Européen", égal aux "Gadgés", ne suffit pas. Il faut que la société fasse de même.

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