Porter plainte pour viol: un parcours du combattant compliqué par la police?

Environ 3000 plaintes pour viol sont déposées par an en Belgique.
2 images
Environ 3000 plaintes pour viol sont déposées par an en Belgique. - © BERTRAND LANGLOIS - AFP

"J’ai voulu porter plainte, on m’a rétorqué qu’il n’était pas possible de mener des investigations, car ça coûtait de l’argent"; "j’ai voulu porter plainte pour violences conjugales : 'Vous allez lui ruiner la vie, le pauvre' ; 'ce n’est pas grand-chose' ; 'pensez à vos enfants'."

Tous ces témoignages ont été récoltés par le collectif féministe "Le Groupe F" et le Tumblr "Paye ta police". Au total, 500 histoires livrées par 500 femmes différentes. Toutes ont eu lieu lors des 20 dernières années, majoritairement entre 2015 et aujourd'hui. À l'heure où les violences faites aux femmes sont de plus en plus mises en lumière, qu'en est-il du traitement des plaintes ?

Une étude scientifique, réalisée par les deux collectifs, s'est penchée sur la question. Si de plus en plus de moyens sont alloués à la lutte contre les violences faites aux femmes, les chiffres ont toujours une toute autre résonance. Ces 500 témoignages relatent le moment où les femmes victimes de viol, de harcèlement ou d'agression ont décidé de pousser la porte d'un commissariat et de porter plainte contre leur agresseur. Résultat de l'enquête : 91% des cas analysés font état d'une mauvaise prise en charge par la police pourtant censée protéger les victimes.

3000 plaintes, 50% classées sans suite

En Belgique, les chiffres donnent tout autant le vertige : 3000 plaintes pour viol par an ; 10% sont dénoncées, 4% aboutissent à une condamnation, 50% sont classées sans suites. Rien d'étonnant quand on connait tous les enjeux qui gravitent autour du fait de porter plainte et de ce qui viendra après. En plus de se munir d'un courage hors-normes, les femmes, si elles veulent que la plainte aboutisse, se voient demander des preuves de ce qui leur est arrivé. Une requête ambitieuse pour des femmes qui se font, souvent, agressées en pleine rue par des inconnus.

À ceci s'ajoute la peur des représailles, le poids d'une procédure juridique, la honte de livrer cette histoire à un policier qui est, fréquemment, un homme. Quand bien même elles prendraient la décision d'y aller malgré tout, celles-ci se retrouvent souvent face à des gendarmes qui les culpabilisent, les dissuadent ou minimisent ce qu'elles ont vécu. C'est en tout cas ce que révèle cette étude française.

Convention européenne

Pour Hafida Bachir, présidente de Vie féminine, la situation ne semble pas fort différente en Belgique. En plus d'un fort sentiment de culpabilité, les victimes manquent cruellement de connaissances quant aux outils qui existent et grâce auxquels elles pourraient se défendre. "Par exemple, il existe une loi sur le harcèlement de rue qui date de 2014. Malheureusement, elle a quelques dysfonctionnements puisqu'il faut apporter des preuves ce qui n'est pas toujours évident."

Autre mesure récente à échelle européenne cette fois, la "Convention d'Istanbul". Ratifiée par la Belgique en mars 2016, cette convention du Conseil de l'Europe concerne la prévention et la lutte contre la violence faite aux femmes. Celle-ci est basée sur trois axes : la prévention, la protection et la poursuite. Qui dit ratification dit aussi obligations. La Belgique est donc censée débloquer des moyens pour permettre à cette mesure ambitieuse d'exister et de voir concrètement le jour. Pourtant, plus de deux ans après, les centres d'hébergement, les numéros à appeler en cas d'urgence et les campagnes de prévention sont encore trop peu nombreuses.

Où est le fédéral ?

Le 24 novembre 2017 avait lieu la journée internationale contre les violences. À cette occasion, quelques collectifs, dont Vie Féminine, avaient organisé une table ronde politique avec tous les niveaux de pouvoir. "Le fédéral n'est pas venu alors qu'il est indispensable dans la prise de décisions", raconte Hafida Bachir. Pourtant, c'est ce pouvoir qui est responsable du plan national de lutte contre les violences. D'ailleurs, aucun programme ou campagne n'est organisé à ce niveau de pouvoir. La porte-parole de la police fédérale renvoie d'ailleurs directement vers les différentes zones de police. A chacune d'entre elles donc de gérer et organiser sa politique et sa prévention en matière d'accueil des personnes victimes de viol ou de violences.

Si le service dans les commissariats reste loin d'être au point, certaines pistes sont tout de même avancées pour améliorer la situation. Par exemple, depuis novembre 2017, la police de la zone de Bruxelles Capitale-Ixelles, a pris part à un projet avec l'hôpital Saint-Pierre de Bruxelles. Désormais, celui-ci dispose d'un Centre de Prise en Charge des Violences Sexuelles (CPVS) qui propose ses services aux victimes.

"Pour toute personne qui se présente à l’hôpital Saint-Pierre ou qui entre en contact avec notre zone, pour des faits qui remontent à moins de sept jours, deux 'inspecteurs mœurs' (un néerlandophone et un francophone, ndlr) se rendront au CPVS pour prendre en charge la victime sur place", explique Olivier Slosse, commissaire chargé de projet. Ce système est également mis sur pied à Gand et à Liège.

Pour une femme victime de violence, un tel dispositif peut s'avérer plus sécurisant et moins intimidant. Tout se passe dans un seul et même lieu par du personnel spécifiquement formé à ce genre d'audition. Aussi, le nombre d'intervenants est limité et la victime ne doit donc pas répéter son histoire à maintes reprises. Toujours au stade de projet pilote, ces "inspecteurs mœurs" sont actuellement au nombre de 40. Deux d'entre eux sont toujours de garde afin que la prise en charge puisse se faire à tout moment.

Une bonne idée, trop peu médiatisée, et pour le moment limitée aux victimes qui se présentent d'elles-mêmes. D'autres mesures, plus petites, sont également prises par le parquet de Bruxelles comme un service d'accueil aux victimes systématique ou la possibilité d'orienter et conseiller la victime en cas de classement sans suite.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK