Plateformes de musique en ligne: la qualité audio en question

Ces dernières années, les standards de qualités vidéo ne cessent de s’améliorer. 720 p, 1080 p, 2160 p ou encore 4K, etc. Ils font partie des arguments utilisés par les plateformes de vidéo à la demande pour mettre en avant le plaisir de visionner un film avec une image haute définition (HD) et cela même sur de grands écrans. Ceci est aujourd’hui possible parce que la vitesse des connexions à internet est toujours plus rapide.

Et la musique alors ?

Côté musique, la tendance n’est pas tout à fait la même. La qualité audio ne semble toujours pas une priorité pour toutes les plateformes de musique en ligne. Pourquoi ? C’est la question que nous nous sommes posée en démarrant cet article. Si la compression des fichiers musicaux au format MP3, par exemple, était autrefois nécessaire pour transmettre de la musique, ce n’est plus le cas aujourd’hui, dans le cas contraire les plateformes vidéo, bien plus gourmandes en matière de débit, n’existeraient pas. Le format de compression audio MP3 (ou les équivalents) est encore largement utilisé. Certes, les taux de compression actuels sont moins destructeurs qu’il y a quelques années. S’il n’y a pas si longtemps on était encore à un taux de 128 kbits, les standards aujourd’hui sont plutôt de 320 kbits pour le MP3 ou 256 kbit pour le AAC (l’algorithme de compression audio utilisé par la marque à la pomme, notamment). 320 kbits en MP3 en regard des 128 kbits de l’époque, c’est appréciable et cela s’entend, mais il y a mieux…

La compression sans perte

Entre-temps sont apparus de nouveaux formats de compression, dits sans pertes et avec la promesse de nous offrir un rendu digne de l’original. Leurs noms : Flac, Alac, WMA Lossless, etc. On aurait pu imaginer une généralisation de ce type de compression, ce n’est pas le cas. Certaines plateformes proposent ces versions parfois appelées HD, mais elles sont encore rares et quand elles sont disponibles, elles sont plus chères que les versions MP3, AAC, etc.

Éducation de l’oreille

Chapitre I : l’enregistrement

Daniel Léon est un ingénieur du son reconnu. Il a enregistré et mixé un nombre important d’albums. Il est aussi professeur à l’INSAS. Il va nous aider à comprendre les choix actuels en matière de musique. D’emblée, il pose ce constat : "La qualité audio s’est améliorée de manière fulgurante dans le monde classique depuis l’arrivée du CD. Les prises de son sont pratiquement toutes bonnes. Dans le domaine de la Pop, en revanche, c’est terrifiant. La qualité sonore est au ras des pâquerettes, à part quelques productions. L’informatisation et la réduction du prix de l’équipement ont permis à un tas de gens qui n’ont pas de formation de faire du son et qui n’ont comme appréciation, j’allais dire leurs oreilles, mais comme ils ont des oreilles pas très éduquées, on part sur des machins où on veut avant tout que ce soit fort".

Pour ce spécialiste, le son est devenu très compliqué. À part en classique, dit-il, où l’on continue à respecter la dynamique (le rapport entre le niveau le plus faible et le plus fort d’un morceau : ndlr), le spectre (l’oreille humaine peut en principe entendre des fréquences entre 20 Hz et 20 kHz : ndlr) : "Dans les autres domaines, si j’écoute ce qu’on fait en Hip-Hop, c’est terrifiant. Tout est à zéro (la compression dynamique permet, entre autres, de remonter les niveaux faibles et ainsi maintenir un volume élevé sur tout le morceau : ndlr). La seule dynamique, c’est quand ça s’arrête !".

Ci-dessous deux exemples pour illustrer la compression dynamique

1. morceau musique classique

2. morceau musique pop

Chapitre II : l’écoute

Autre constat, notre façon d’écouter de la musique a beaucoup évolué ces dernières années. Daniel Léon : "Il suffit de prendre le métro pour voir que la plupart des personnes ont des casques sur les oreilles et quels casques… Ce sont des horreurs. Des gens se baladent avec des enceintes Bluetooth ou écoutent sur les haut-parleurs de leur ordinateur ou de leur téléphone. À côté de cela, on remarque que pratiquement plus personne n’a une chaîne haute-fidélité (HI-FI : ndlr), comme on en avait dans les années 70-80. Et ça, c’est un phénomène particulier, parce que la HI-FI a commencé plus ou moins au début des années 50. À partir de là, à peu près, on dispose d’éléments comme les microphones, les consoles ou les magnétophones qui sont d’une qualité technique excellente ".

Tout cela est une progression prodigieuse…

"Et puis, si on retourne un peu en arrière, il y a des enregistrements 78 tours à partir de 1925, plus ou moins, on a des choses remarquables au point de vue de la qualité, ensuite le magnétophone en 1947 (avec enfin une bande passante complète (20 Hz-20 kHz) : ndlr), le 33 tours, la stéréo en 1957 et enfin le CD en 1982 avec plus aucun problème de souffle, etc. Tout cela est une progression prodigieuse… Et donc, on a à partir de là des personnes qui vont acheter des systèmes de diffusion de haute qualité qui coûte la peau des fesses. Ça se généralise, au point que vers les années 60, tout le monde a une installation et dans les années 70, même les jeunes se payaient un système qui devait coûter, si je transpose en argent constant, au moins 2500 €, ce qui n’est pas évident pour un étudiant. On a donc une culture sonore qui a existé pendant, je dirais, une quarantaine d’années. Pendant toutes ces années, on avait fait que des améliorations au niveau des supports sonores".

L’arrivée du MP3

En 1993 est mis au point le MP3, notamment pour la portabilité (baladeurs, etc.) : "on commence à réduire la qualité. Et cette portabilité a tout gagné… Aujourd’hui, tout le monde à au moins 10.000 morceaux dans son baladeur ou téléphone, parce que ça ne prend pas de place et que la quantité l’emporte sur la qualité. Est-ce que ça améliore l’écoute ? Je ne crois pas… Ce n’est pas parce qu’on a beaucoup de morceaux dans sa discothèque que l’on va mieux écouter… C’est même plutôt l’inverse".

Faisons le point

La tendance en musique est donc d’aller toujours plus fort. Il faut aussi qu’elle soit portable, ce qui pour Daniel Léon : "veut dire aussi que les producteurs font en sorte de produire de la musique peu affectée par la réduction de données (compression type MP3, AAC, etc.). Les algorithmes du MP3, AAC, etc., qui pour la plupart déforment le signal, sont développés par de jeunes ingénieurs qui n’ont pas beaucoup de culture musicale, qui n’ont pas beaucoup " d’oreille ", mais qui sont forts en informatique. Ces ingénieurs écoutent le résultat de la compression avec ce que l’on appelle les musiques actuelles, mais ils ne prennent pas le risque de mettre un piano seul dans leurs algorithmes. Si je prends un morceau de jazz ou de musique classique, c’est là qu’on commence à entendre que les algorithmes font des dégâts".

La différence avec l’image, c’est qu’il y a 40 ans, nous avions de petits écrans et de grands haut-parleurs, aujourd’hui c’est l’inverse…

Pourquoi la qualité CD ne se généralise-t-elle pas ?

Selon Daniel Léon, il reste encore un frein à la généralisation de la " qualité CD " : "Il n’y a plus aucun frein, sauf la culture. L’attitude des musiciens, des personnes qui produisent la musique et les gens qui l’écoute, elle est allée vers une réduction qualitative et donc on supporte des détériorations du signal… Les personnes qui écoutent de la musique classique, ils ne l’écoutent pas sur leur téléphone. Ils écoutent la musique sur des supports traditionnels, à la maison, d’autant plus qu’il faut du matériel de qualité et pas transportable. La différence avec l’image, c’est qu’il y a 40 ans, nous avions de petits écrans et de grands haut-parleurs, aujourd’hui c’est l’inverse. C’est ça qui a changé et c’est ça qui justifie qu’on augmente la définition pour la télé et qu’on diminue la qualité pour le son, parce que le son a toujours été le parent pauvre…".

Faut-il alors passer à la qualité HD (qualité CD) ou continuer à écouter de la musique compressée ?

Vaste question, d’autant plus que cela a un prix. Nous le disions dès le départ, de nombreuses plateformes de musique en continu proposent enfin une qualité CD (format CD : 44,1 kHz — 16 bits : ndlr), voire plus avec de l’ultra HD (jusqu’à 192 kHz — 24 bits : ndlr). Allez-vous entendre la différence ? Difficile à dire…

Retenons, que si vous écoutez uniquement des musiques actuelles, très compressées (où il n’y a pratiquement plus de bas niveaux : ndlr), vous n’entendrez probablement pas de différence. "C’est un produit qui à la base n’a déjà pas de définition", nous disait Daniel Léon. Il ne sert donc à rien de se précipiter sur une offre de musique en qualité CD (plus chères actuellement), d'autant plus si vous ne disposiez pas d’une installation audio qui permette d’entendre toutes les nuances.

Ecoutez la différence

Retrouvez ci-dessous quatre versions d'un même extrait sonore, une étude en do mineur opus 39 de Sergueï Rachmaninov. Chaque fichier est compressé de manière différente. 

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