Plaintes pour escroquerie contre l'ex-prêtre de Jette incarcéré en France

Le père Jean Abboud a été libéré il y a quelques jours à peine.
Le père Jean Abboud a été libéré il y a quelques jours à peine. - © Youtube

Jean Abboud a été mis en examen et en détention fin mars à Mont-de-Marsan, dans le Sud-Ouest de la France. Cet ex-prêtre libano-belge de rite melkite est soupçonné d’avoir voulu escroquer un retraité dépressif dans les Landes. Montant avancé de l’escroquerie présumée: 326 000 euros !

Le prêtre de 56 ans, rapporte le journal local Sud Ouest, a rencontré le retraité en 2008. Ce dernier souhaite empêcher la demande en annulation d’un mariage religieux. Demande introduite par son ex-épouse. En faisant appel à l’homme d’église, le retraité espère bloquer la procédure. Jean Abboud va alors, révèle la presse du coin, échafauder un scénario. Il aurait fait intervenir des personnages fictifs (des connaissances en fait) afin de mettre le retraité en confiance et lui faire croire qu’il va pouvoir obtenir gain de cause. Surgissent alors dans le stratagème une fausse ex-juge, un faux agent secret, un faux chef d’entreprise... Des intermédiaires qu’il va falloir payer, chèrement.

Une église dissidente avenue Woeste

Le fils du retraité va découvrir la manœuvre en 2015 et alerter la police. Arrêté le 23 mars 2016, Jean Abboud vivait dans les Pyrénées-Orientales avec sa femme et ses trois enfants.

Le père Jean Abboud était pourtant bien connu à Bruxelles, dans la commune de Jette notamment. C’est à l’avenue Charles Woeste qu’il avait installé le siège de son Eglise de l’Unité. Surprenant, quand on sait que l'individu ne figure pas dans les statuts de l'ASBL gestionnaire et qu'il a été excommunié par l’Eglise grecque catholique. Son excommunication a été tranchée le 29 août 2015. Décision prise, note le journal catholique français La Croix, par l’évêque de Tripoli, au Liban, Monseigneur Edward-Georges Daher et confirmée le 13 novembre 2015 par Gregorios III, patriarche d’Antioche et de tout l’Orient, d’Alexandrie et de Jérusalem. La nouvelle église de Jean Abboud n’est donc pas reconnue. Selon son ancienne hiérarchie, il s’afficherait sous de multiples bannières (Eglise de l’Europe orthodoxe, Eglise de l’Orthodoxie des Nations, Patriarcat orthodoxe des Nations) et s’est auto-consacré évêque, contre l’avis du patriarcat. Celui-ci lui reprochait sa désobéissance et ses velléités de schismes. Les avertissements ? Le père Abboud y répondait par "des insultes et des menaces". La sanction devenait irrévocable.

Déjà poursuivi en 1990

A moins que ses autorités n’aient été au courant de son passé jalonné d’épisodes judiciaires. Dans les années 1990, à Bordeaux, Jean Abboud, qui s'appelle alors Jean Ibrahim Van Buggenhout, est poursuivi pour abus de confiance. Il gère à l’époque une association caritative lorsqu’il est soupçonné d’avoir voulu détourné un million de francs français (150 000 euros actuels). Cette somme – émanant d’une association humanitaire suédoise partiellement subventionné par l’Etat suédois - devrait servir à construire une école et un hôpital au Liban, à Miniara. Pour sa défense, l’avocat de Jean Abboud avancera des retards de versement, des problèmes de change… Avec le temps, l’affaire s’estompera.

Sauf que Jean Abboud a du mal à rester en place, entre Bruxelles, le Sud-Ouest de la France et le Liban. En 2008, il jouit même d’une fenêtre médiatique quand il décide, accompagné de l'ancienne députée bruxelloise Delphine Bourgeois (MR, ex-FDF) de dénoncer auprès de la Commission européenne les violations des Droits de l’Homme commise par le Front Polisario dans les camps de Tindouf en Algérie. Nous sommes ici en plein conflit du Sahara occidental entre le Maroc et l’Algérie, à mille lieux du Liban et de la Belgique. Il se présente en 2008 comme avocat. Étonnant, une fois encore! Quand on épluche Internet, c'est l'unique dossier qu'il aurait géré au cours de sa carrière dans la justice. Un peu court. Jean Abboud qui dit avoir étudié le droit à l'ULB n'apparaît pas non plus dans le fichier des avocats inscrits au barreau de Bruxelles.

Deux instructions en cours à Bruxelles

Son activité religieuse ne faiblit pas cependant. Il continue d'officier en soutane et apparats. Il se fait appeler Éminence, Archevêque du Benelux, Premier président de la Cour Suprême de l’Eglise de l’Unité... Sur sa page Facebook, il présente chacune de ses activités et s’adresse quotidiennement à sa communauté numérique en français et en arabe.

Mais le père Abboud ne restera pas longtemps en dehors des radars de la justice. Comme le parquet de Bruxelles l’a confirmé cette semaine à la RTBF, "cette personne fait l’objet de deux plaintes pour escroquerie, respectivement déposées en 2012 et 2013 auprès d’un juge d’instruction du Tribunal de Première instance de Bruxelles. Les deux instructions judiciaires sont toujours en cours". On ignore pour l’instant la nature des dossiers.

Une troisième plainte

Ce n’est pas tout: bien que sans-papiers depuis 13 ans, un Verviétois originaire du Niger vient d’introduire une nouvelle plainte contre le père Abboud. A. raconte à la RTBF avoir remis 750 euros au père Abboud pour qu’il débloque sa procédure de régularisation. La transaction date de ce printemps.  "En fait, je ne savais pas qu’il était prêtre. On me l’a présenté comme avocat", explique A. "Il n’y avait pas de plaque à l’entrée de son soi-disant cabinet, sur la façade de sa maison à Jette. Mais il y avait une plaque à l’intérieur. C’est bizarre, mais bon…" Dès la première rencontre, A. est mis en confiance. "Il me disait qu’il allait solutionner rapidement mon dossier. Cela fait 13 ans que je suis en Belgique, j’ai été berné de toutes parts. M. Abboud m’apparaissait comme un dernier recours."

Un sans-papiers veut récupérer ses 750 euros

Mais il faudra débourser. A. confie avoir versé une première tranche de 300 euros en cash. Puis 200 euros, toujours en liquide, quelques jours plus tard. L’escroc présumé se fait pressant. "Je suis sans-papiers, je ne pouvais pas débourser 750 euros en une fois. Il m’a donc accordé un délai. Le solde, 250 euros, je l’ai versé sur un compte bancaire dont il m’a transmis le numéro, via un versement à la poste."

C’était le 6 avril 2016. A. appelle alors son interlocuteur qui ne répond pas. "Je n’arrêtais pas d’appeler. Aucune réponse. Ou alors la messagerie. Je suis monté à Bruxelles, à Jette. La boîte aux lettres déborde. Personne n’ouvre à la porte." A. ignore à ce moment que le père a été arrêté en France. "C’est quand j’ai effectué des recherches sur Internet que j’ai compris."

Malgré son statut précaire, A. a tenu à déposer plainte. "On m’a dit que le père Abboud pouvait être poursuivi pour exercice illégal de la profession d’avocat. Mon argent? Je ne sais pas si je pourrai le récupérer un jour..."

Libéré et volatilisé

La RTBF a pu apprendre que l'ex-prêtre a été libéré "récemment" du centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan. Mais où se trouve-t-il désormais? En Belgique? En France? Au Liban? Ailleurs? Dans une autre prison? Mystère... Les poursuites sont-elles toujours d'actualité en France? Nous n'avons pas pu obtenir cette réponse.

Ses deux numéros de téléphone belges sont en tout cas désactivés. Sa page Facebook n'est plus alimentée depuis le 20 mars, à l'inverse de son compte personnel dont l'activité a repris le 13 juillet dernier. La date de sa libération?

Précisons d'ailleurs que cette libération n'a semble-t-il pas été communiquée aux autorités judiciaires de chez nous. Rien n'empêche cependant l'envoi d'une commission rogatoire au cas où Jean Abboud serait toujours ou retournerait en détention en France. "C'est une possibilité", explique le parquet bruxellois. Des policiers belges pourraient auditionner le père Abboud sur place. A moins que des policiers français ne soient invités à prendre le relais.

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