Placements d'enfants : sont-ils trop nombreux en Belgique ?

6535 c’est le nombre d’enfants placés en 2020 en Belgique. Des placements décidés par la justice et basés sur des rapports des services d’aides à la jeunesse dans le but de protéger les enfants. Conflit avec les parents, décrochage scolaire et parfois cas de maltraitance ; pour éviter que les situations ne dégénèrent, il arrive que les enfants soient éloignés des parents et placés dans des institutions ou des familles d’accueil. C’est le cas aujourd’hui de 32% des enfants qui font appel aux services d’aide à la jeunesse.

J’ai eu le tort de faire aveu de faiblesse

Pour Julie (nom d’emprunt), tout commence en 2017. A l’époque, elle est divorcée et doit gérer la garde partagée de ses trois enfants. Les relations entre ses enfants et leur père se passent mal. L’aîné est en décrochage scolaire et Julie commence à perdre pied. Elle décide alors de faire appel au service d’aide à la jeunesse (SAJ). Après plusieurs rencontres, la situation ne s’améliorant pas, on lui propose un placement d’urgence d’une vingtaine de jours. Le but : éloigner les enfants d’une dynamique familiale malade tout en permettant à Julie de souffler.

"Le service d’aide à la jeunesse (SAJ) avait prévu de faire un bilan de la situation. On avait parlé d’hospitalisation pour faire un bilan de la dynamique familiale mais comme on tardait à avoir de la place pour ce bilan, on m’a proposé de les mettre en centre d’accueil d’urgence vingt jours pour que je puisse me reposer". Pour Julie, c’est à partir de ce moment-là que la situation lui a échappé. "Le bilan à l’hôpital pour lequel j’avais donné mon accord n’était pas un bilan de dynamique familiale mais un bilan dirigé contre ma personne". Julie va plus loin encore et explique : "J’ai eu le tort de faire aveu de faiblesse et de dire que j’avais besoin d’aide et on m’a trouvé mille et une choses pour m’accuser d’être réellement incapable de m’occuper de mes enfants. J’ai eu le tort de parler des difficultés de mes enfants avec leur papa et j’ai été accusée d’aliénation parentale c’est-à-dire qu’ils ont considéré que c’était moi qui montais les enfants contre le papa ; qu’il n’y avait rien de sérieux. On me disait que les enfants mentaient et que c’était moi qui leur mettais des paroles dans la bouche".

Au final, ce placement d’urgence va être prolongé jusqu’à cinq semaines, "le service d’aide à la jeunesse me fait signer des prolongations de mandats sans que je ne comprenne réellement de quoi il s’agit", explique Julie. Julie décide alors de ne plus signer aucun document. "Les services d’aide à la jeunesse vont alors me renvoyer devant un juge de la jeunesse avec un dossier accablant demandant le placement des enfants", explique-t-elle. Le juge va alors décider de placer les enfants. Cela durera plus d’un an.

Je parlais de mon père de ce qu’il faisait, de comment je le voyais mais on ne me croyait pas parce que soi-disant j’étais trop jeune pour pouvoir dire la vérité

A l’époque, l’aîné, Benjamin (nom d’emprunt), ne veut plus voir son père. Il l’explique à plusieurs reprises à des psychologues et responsables des services dans lesquels il est placé : "Je parlais de mon père de ce qu’il faisait, de comment je le voyais mais on ne me croyait pas parce que soi-disant j’étais trop jeune pour pouvoir dire la vérité et c’est ce qui a mené à des décisions qui n’allaient pas du tout dans mon sens et qui me nuisaient limite parfois ; dont le placement et la reprise des visites chez mon père".

Pour Julie, la décision de placer ses enfants "a été prise vite mais surtout elle n’était pas justifiée. Ce n’était pas de l’aide. On voulait m’enlever mes enfants".

Des institutions saturées

S’il est impossible de tirer des conclusions générales de l’histoire particulière de Julie (nom d’emprunt), il reste tout de même les chiffres. Au 1er mai 2020, les services d’aide à la jeunesse dénombraient 6535 enfants placés sur un total de 21.202 enfants pris en charge par les services. Au total, on compte donc 32% d’enfants placés soit dans des familles d’accueil soit dans des institutions. Il en existe de différents types : des services résidentiels généraux, des internats, des services de mise en autonomie, etc. Certains sont aussi spécialisés dans l’accueil de très jeunes enfants.

Bernard Bastin, lui, dirige un service résidentiel général : la maison de l’Institut Michotte à Liège. Il accueille une vingtaine d’enfants de trois à dix-huit ans et pour lui, le constat est sans appel : "Il n’y a pas suffisamment de places parce que les demandes sont là", explique-t-il. "En plus, c’est vrai que les placements deviennent longs. Le décret nous demande de faire des placements courts mais malheureusement les situations familiales font qu’il faut prendre le temps d’accompagner ces familles et de permettre une réinsertion familiale". Selon Bernard Bastin, la durée des placements s’allonge : "On est facilement entre trois et cinq ans parfois. Trois ans c’est la moyenne". Résultat, le "turnover" entre les enfants qui entrent dans le centre et ceux qui en sortent n’est pas suffisant et ce alors que la demande est très forte.

Pour Bernard Bastin, il faut mettre l’accent sur la prévention et ce dans le but d’éviter d’en arriver jusqu’au placement des enfants. "Déjà, le fait qu’on accueille au bout du bout et qu’on a déjà tout essayé, on est confronté à des familles qui sont un peu usées par les différents services par lesquels ils sont passés. Et puis effectivement, il y a des structures qui existent comme les services d’accompagnement et si on pouvait renforcer l’encadrement pour permettre un travail déjà sur la réinsertion, cela résoudrait les choses". Pour lui, il y a un "réel manque de moyens".

Comprendre pour mieux agir

Dans ses rapports avec les services d’aide à la jeunesse, Julie (nom d’emprunt) a eu le sentiment de "ne pas être entendue". Un constat que pose aussi l’asbl Vie Féminine. L’association travaille avec une quarantaine de mères dont les enfants ont été placés. Laëtitia Genin, coordinatrice nationale de Vie Féminine, pose deux constats.

"Le premier constat c’est le manque de crédit et de considération apporté à la parole des mères". Selon Laëtitia Genin, lors de la procédure, les services d’aide à la jeunesse "ne prennent pas suffisamment de temps et ne réunissent pas suffisamment les bonnes conditions pour écouter les mères. L’autre constat c’est la méconnaissance de la part des services d’aide à la jeunesse du fonctionnement des violences conjugales et post-conjugales et de leurs impacts. Quand, au sein d’une famille, il y a des violences répétées physiques, psychiques ou autres à l’égard d’une victime ; il est important de considérer qu’il s’agit de violences conjugales et non pas d’un climat de violence. S’il s’agit bien de violences conjugales, on pourrait alors décider de procéder à des mesures de protection des victimes et d’éloignement de l’auteur des violences."

Pour Laëtitia Genin, une meilleure compréhension de ces mécanismes de violences conjugales (au sein du couple et de la famille) et post-conjugales (après ou pendant une séparation) permettrait donc d’éviter le placement des enfants qui se retrouveraient alors éloignés de leurs deux parents. Cela permettrait aussi de ne pas "pénaliser" l’un des deux parents victimes, lui aussi, de ces violences. Pour Laëtitia Genin, il faut donc mettre l’accent sur la formation du personnel des services d’aide à la jeunesse.

Le placement en dernier recours

Ces constats de terrain contrastent avec le discours des services d’aide à la jeunesse. Valérie Latawiec est conseillère de l’aide à la jeunesse à Bruxelles. Elle s’occupe donc de plusieurs familles en difficulté. Elle les rencontre, met en place un accompagnement et, lorsque c’est nécessaire, rédige des rapports à destination des juges de la jeunesse. C’est sur base de ces rapports et d’auditions complémentaires des enfants, des parents et d’experts que les juges de la jeunesse prendront la décision de placer ou non les enfants. Le rôle des conseillers des services d’aide à la jeunesse est donc crucial.

Et lorsqu’on pose la question à Valérie Latawiec : place-t-on trop d’enfants en Belgique ? Voici sa réponse : "Je ne sais pas si c’est trop, je ne sais pas si ce n’est pas assez. Pour moi la question, elle ne se pose pas là. Moi je n’envisage les situations que dans l’individualité. Le jeune est particulier. Son histoire est particulière. Sa famille est particulière. Quand il est nécessaire d’éloigner l’enfant parce que c’est un enfant qui est en danger physique, psychique, il ne faut pas l’oublier, alors c’est une nécessité. Et puis, on accompagne la famille pour lui permettre de retrouver de pouvoir elle-même assurer la sécurité et la protection de son enfant." Selon Valérie Latawiec, chaque dossier est analysé de manière individuelle et le placement des enfants n’est utilisé qu’en dernier recours. "On tente vraiment de permettre à l’enfant de rester en famille. Il y a tout un travail qui est fait au préalable", explique-t-elle. Et lorsqu’un placement est décidé, "on va faire en sorte qu’il soit juste, qu’il soit accompagné et qu’il soit concerté avec les familles et avec l’enfant lorsque c’est possible". Valérie Latawiec explique aussi que lorsqu’un enfant est placé c’est pour une durée maximale d’un an. Au bout de cette année, une réévaluation est opérée pour décider de la prolongation ou de l’arrêt du placement. Reste que comme l’explique Bernard Bastin, directeur d’un centre d’hébergement et acteur de première ligne, la durée des placements tourne "en moyenne autour de trois ans".

Concernant le manque d’investissement dans les mécanismes de prévention (accompagnement en famille…) dénoncé par certains acteurs de terrain, Valérie Latawiec concède qu’il existe un manque de moyen dans les services d’aide à la jeunesse. "Ce qu’il faut dire de manière beaucoup plus générale c’est que le monde de l’aide à la jeunesse manque de moyens. Bien sûr que les placements sont encore une réalité mais on tend à ce qu’ils le soient de moins en moins. Des enfants attendent effectivement d’être accueillis en institution ou en famille d’accueil et ils sont nombreux mais les listes d’attente sont aussi longues pour l’accompagnement en famille. Le nombre de jeunes pris en charge par les services d’aide à la jeunesse ne fait qu’augmenter et les moyens n’ont pas toujours suivi". Néanmoins, Valérie Latawiec insiste. Ce manque de moyen dans la prévention ne conduit pas au placement d’enfants.

 

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