Philippe Dertocle, gardien de cimetière: "Mon cimetière est aussi un lieu de vie"

Philippe Dertocle est fossoyeur au cimetière de Nivelles, un fossoyeur un peu particulier, puisqu’il habite carrément dans le cimetière qu’il entretient avec son équipe. N’est-ce pas étrange de côtoyer la mort en permanence, tant le jour que la nuit ? C’est ce que nous avons cherché à savoir en allant à sa rencontre.

L’homme qui nous accueille dans l’allée de son cimetière est un bout-en-train, il n’est pas à une blague près. "J’habite la maison là, derrière moi, depuis 1992", nous dit-il en montrant une belle maison en briques rouges de la fin du 19ème siècle. 

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Conciergerie du cimetière de Nivelles © RTBF

"Au début quand je dis aux gens que j’habite dans un cimetière, personne ne me croit. On croit que j’habite à côté ou quoi, mais non, j’habite vraiment dedans".

Même la nuit, je me lève pour jeter un œil au cimetière 

Depuis la tourelle de sa maison, il a une vue plongeante sur le cimetière. "Je regarde régulièrement. J’observe. Je surveille – pour les vols. Même la nuit, je me lève pour jeter un œil ".

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La tourelle d'où Philippe Dertocle surveille le cimetière © RTBF

Son fils Christophe vit encore avec lui. Il a grandi dans cette maison. "Quand j’étais petit, je dessinais des croix, il paraît. C’est la seule chose un peu spéciale… Sinon, j’avais l’habitude de vivre ici. Pour moi c’était un peu un deuxième jardin. Pour moi c’était normal". Aujourd’hui, Christophe exerce le même métier que son père. "Je n’étais pas dans le même registre au début. J’ai fait des études de cuisine. Mais le milieu professionnel ne m’a pas plu. Du coup j’ai commencé comme bénévole ici, pour voir si ça me plaisait. Et ça m’a convenu". S’il devait résumer le métier, ce serait "aider les gens à passer le deuil et respecter les anciens". Il a suivi toutes les formations disponibles à la commune, notamment au sujet de l’entretien du cimetière, des exhumations et du respect des familles.

Pour Philippe Dertocle, les débuts dans le métier ont été très différents. "Moi j’ai tout appris sur le terrain. J’étais jardinier avant de devenir fossoyeur".

C’est un cimetière où il fait bon vivre 

Nous sortons par la porte arrière de la maison, traversons le jardin, et partons à la découverte du cimetière, et de ses allées engazonnées. "C’est un cimetière où il fait bon vivre , nous explique-t-il après avoir blagué avec ses collègues. Il y a beaucoup de passage dans le cimetière et les gens se parlent facilement. Et puis il y a des couples qui se forment. Des veufs et des veuves qui se rencontrent, s’entraident, puis boivent un verre et puis ça va bien. On a déjà bien eu une dizaine de couples qui se sont formés ici". Des anecdotes croustillantes, Philippe Dertocle en a à la pelle. "Souvent quand on fait appel à nous parce qu’une tombe a été saccagée ou des fleurs arrachées, il ne faut pas chercher loin. Ce sont des histoires de famille… Ils ne s’entendent pas. La maîtresse met des fleurs sur la tombe du mari décédé et l’épouse les arrache. On voit ça dans tous les cimetières. Ou alors la maîtresse qui achète la tombe d’à côté, mais qui ne le dit pas".

Le fossoyeur nous raconte aussi quelques histoires insolites… comme celle de cette femme "qui faisait pousser des légumes sur la tombe de son mari. Elle venait chercher son persil ici". Pour Philippe Dertocle, le cimetière est autant un lieu de vie, que de mort. Un lieu de vie au climat particulier.

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Le cimetière de Nivelles et sa conciergerie © RTBF

"Ah oui, en hiver, il fait beaucoup plus froid qu’en dehors du cimetière. Ce sont les pierres tombales qui emmagasinent le froid. Et en été, elles reflètent le soleil comme des miroirs. Si on se protège pas, on est brûlé à cloches !.

Côtoyer la mort en permanence, n’est-ce pas macabre ?

"Non, nous répond du tac au tac le fossoyeur. Ceux qui ont peur, c’est parce qu’ils ont l’image des cimetières des séries télé, les experts ou les films d’horreur. D’ailleurs, tout le monde ne peut pas exercer ce métier. Ça se voit tout de suite, quand ça n’ira pas. Ils font des cauchemars, rêvent de la mort. En une semaine ils ont compris qu’ils ne sont pas faits pour ça. Mais nous, on ne voit plus la mort comme les gens ordinaires. Nous, on doit rire, sinon ici, on pourrait pleurer toute la journée. On soutient les gens dans leur deuil, mais le soir, on doit se libérer de tout cela, ou même déjà pendant la journée. Il ne faut pas rester avec ça ".

Pour Philippe Dertocle, se libérer de l’aspect plus triste et lourd du métier est essentiel. "On ne parle jamais de la mort entre nous. On ne commence pas à décortiquer, etc. C’est notre jardin, en fait, on ne voit plus les tombes, c’est notre jardin, et il faut entretenir le jardin. Voilà".  

Ecoutez le reportage de l'émission Transversales :

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