Philippe Defeyt dénonce la non-fiabilité des statistiques en Belgique

Philippe Defeyt
Philippe Defeyt - © RTBF

L'économiste et président du CPAS de Namur (Ecolo) a délaissé sa calculatrice pour le micro de Matin Première, ce matin. Il appelle à des améliorations dans le domaine des statistiques. Elles ne seraient pas toujours fiables et pas toujours suffisantes.

Les statistiques, c'est chic, commence par préciser Philippe Defeyt: "Pour l’action politique publique, pour connaitre la société dans laquelle on vit mais aussi pour des choses concrètes." Et l’économiste de citer des exemples : "En Europe, pour le moment, on se penche sur les jeunes qui ne sont ni aux études, ni au chômage, ni en formation. Dont on pense qu’ils sont un peu perdus..." Il pointe alors les carences concernant les chiffres sur ces personnes en Belgique : "On n'a pas les infos nécessaires pour étudier ce phénomène. C’est important car ce sont des dizaines de milliers de jeunes dont on ne sait pas grand-chose".

Autre exemple, le secteur construction. Celui-ci connaît des difficultés conjoncturelles. "Pour savoir où l’on va, il faut avoir une idée du nombre de ménages, du stock de logements, de la raison pour laquelle des logements sont inoccupés. Ce n’est pas seulement pour l’action politique mais aussi pour un meilleur développement économique", dit le président du CPAS de Namur.   

Chiffres contradictoires,  moyens parfois dérisoires

Quand il y a des chiffres, des différences entre instituts de statistique peuvent aussi être éloquentes. Le nombre de chômeurs est ainsi, selon qu’il soit donné par le bureau du plan ou Eurostat, soit de  569 000, soit de 359 000. Ecart impressionnant. Pour Philippe Defeyt : "La question est de savoir si ces différences sont explicables, sont justifiables et si elles apportent quelque chose au débat. Une partie de ces différences n’est pas justifiable. Rien n’explique qu’entre les différences sources d’information,  il y ait 100 000 travailleurs indépendants en plus ou en moins !"

Et l’économiste de pousser un coup de gueule : "Ça fausse complètement les statistiques sur le niveau de l’emploi en Belgique, cela fausse le taux de chômage. Il ne faut pas pousser le bouchon trop loin. "

D’où viennent les freins pour avoir de belles et bonnes statistiques ? Il y aurait, pour Philippe Defeyt, un manque de volonté politique, et des réticences de certains secteurs économiques pour livrer les informations. L’économiste pointe aussi le manque de curiosité. Pourtant, selon lui, il pourrait y avoir des thèmes intéressants sur le plan socio-économique.

"Aux USA, ils sont fait une enquête sur le nombre enfants élevés par leurs grands-parents. Les proportions sont sûrement moindres en Belgique, mais ce serait un phénomène intéressant à explorer".

Les initiatives proposées au niveau local pour rapprocher le producteur et le consommateur pourraient aussi constituer des champs de recherche intéressants.

Mais, en Belgique, il n’y aurait pas assez de moyens pour faire de nouvelles recherches : "Ni en moyens humain, ni en compétence, ni en moyens financiers ". Et pas de réelle volonté politique : "par exemple, on pourrait exploiter les baux pour connaître mieux l’évolution des loyers. Les données sont là mais il faut avoir la volonté d’aller la chercher".

Le président du CPAS de Namur de signaler aussi qu’en Belgique, on ne connaît rien sur les expulsions domiciliaires. " On n’a aucune idée de qui ça touche, dans quelles circonstances, si c’est dans le public ou le privé... "

"Interconnecter les banques de données"

Comment débloquer des moyens ? L’économiste estime que dans certains cas, il n’est pas nécessaire d’explorer les mêmes problématiques chaque année. Des moyens seraient ainsi débloqués pour pouvoir explorer d’autres problématiques. "C’est mieux d’avoir un peu d’information que rien du tout".

Philippe Defeyt aussi plaide pour des améliorations, comme l’interconnection des banques de données. Comparer des banques de données entre elles permet d’avoir plus d’informations : "Par exemple en mettant ensemble de manière anonyme les déclarations fiscales et le registre national. On aurait alors une bien meilleure idée du revenu des ménages aujourd’hui en Belgique. Je pense qu’on peut interconnecter les bases de données sans mettre à mal la protection de la vie privée ".

Comme homme politique (il a été à la tête d’Ecolo), Philippe Defeyt pense que c’est aux élus d’améliorer la gestion des statistiques. Quant à l’échelle européenne : "il y a trop grande intégration. C’est Eurostat qui dirige tout. Dans ce monde mondialisé, il continue à y avoir spécificités locales qui doivent être appréhendées différemment ".

Le domaine des statistiques mériterait donc, pour Philippe Defeyt, une meilleure considération dans le futur.  

Un exemple: la justice

Christophe Mincke, directeur du département criminologie de l'Institut national de Criminalistique et de Criminologie (INCC), contacté par Belga, confirme les manquements. Il en prend pour preuve le secteur de la justice, dont il a étudié les données.

"Actuellement, il est par exemple impossible de réaliser en Belgique des études sur les récidives des personnes condamnées", explique Christophe Mincke. "Est-ce qu'une peine de travail est plus efficace qu'une peine de prison? Il est impossible de le prouver avec des chiffres."

Ce n'est qu'un exemple. Plusieurs éléments expliquent la difficulté de réaliser des études statistiques valables. "Les banques de données se sont développées de manière anarchique, chaque maillon de la chaîne a son propre système. Il nous a manqué un plan d'informatisation cohérent au moment de la numérisation des données", constate Christophe Mincke. "Si quelqu'un est arrêté, il entre dans les fichiers de la police. Si on le juge, il sera inscrit dans la base de données de la juridiction. Si la personne finit en prison, l'administration pénitentiaire l'enregistrera dans ses données, etc. Il y a une dizaine de banques de données différentes dans la justice belge, qui ne sont pas coordonnées."

Avec son équipe, il a réalisé une étude sur la coordination de ces bases. "Nos recommandations finales ont été transmises aux autorités l'année dernière. Une d'entre elles est de définir un identifiant unique pour toutes les banques de données. Maintenant, on attend."


Belga et K. Dero

Écoutez l'interview de Philippe Defeyt, ci-dessous.

 

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