Perturbateurs endocriniens : le bisphénol A serait-il cancérogène même à petite dose ?

On a coutume de penser que les molécules toxiques ont des effets sur l’organisme qui sont proportionnels à leur dosage : plus on en consomme, plus les effets sont graves. C’est notamment ce qui a conduit à la pratique de la mithridatisation, c’est-à-dire le fait d’ingérer des doses croissantes de poison pour développer une résistance, ou tout simplement la vaccination, qui consiste à inoculer des antigènes pour habituer l’organisme à créer des anticorps contre une maladie.

C’est également ce qui a conduit l’EFSA, l’autorité de santé européenne, à considérer en 2015 que l’exposition au bisphénol A, une molécule notamment utilisée dans la fabrication de matières plastiques, "ne présente pas de risque pour la santé des consommateurs", en tout cas pas aux niveaux actuels (4 microgrammes par kilogramme de poids corporel par jour). Mais une étude publiée le 20 mai dernier par la revue Environmental Health Perspectives semble démontrer qu’à l’inverse de ce qu’on pensait, les effets étaient plus graves… avec des petites doses qu’avec des grandes.


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Les scientifiques, coordonnés par la biologiste américaine Ana Soto, ont tenté de déterminer si le bisphénol A montrait des effets sur la glande mammaire du rat. Le résultat a été sans appel : "Sur tous les points, les plus petites doses ont eu les plus grands effets, résultant dans l’apparition d’adénocarcinome (une tumeur de la glande, ndlr) chez les animaux testés avec le plus petit taux de BPA". A l’inverse, dès qu’une certaine dose est dépassée, les effets sont moins graves : c’est ce qu’on appelle un point de rupture, entre 25 et 250 microgrammes/kg/jour.

Ce n’est pas la première étude qui prouve ce phénomène, dit de relations "non monotones", comme l’explique le professeur Alfred Bernard, toxicologue à l’UCL : "On pense qu’il y aurait plusieurs récepteurs pour ces substances. Un récepteur à faible dose, qui aurait un effet toxique, et un récepteur qui s’activerait à plus forte dose, et qui inhiberait le premier effet. Ils agissent ainsi en sens opposé."

Pour autant, l’existence de relation non monotone ne fait pas consensus dans le monde scientifique, que ce soit pour le bisphénol A ou d’autres substances, comme les dioxines. La preuve, c’est que l’EFSA et toutes les normes se basent plutôt sur le principe "la dose crée le poison", c’est-à-dire que l’exposition à de fortes doses augmente les risques.


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Que faire alors ? Faut-il augmenter au-dessus du point de rupture les doses de bisphénol A dans les produits ? "Non, il faut justement être prudent, note Alfred Bernard. Il faudrait pouvoir se débarrasser de cette substance, car il y aura toujours des personnes qui seront moins exposées que d’autres."

Le bisphénol A se retrouve notamment dans certaines matières plastiques, comme le polycarbonate, utilisé dans la fabrication de biberons par exemple. Une matière dont on peut se passer, selon le toxicologue. "Il faut surtout faire attention aux groupes à risques, précise-t-il. Il y a une fenêtre de sécurité à préserver : le stade prénatal et postnatal précoce." Les enfants donc, pour éviter des problèmes comme ceux qui ont été démontrés avec l’usage de distilbène chez la femme enceinte jusque dans les années 1990-2000.

Les perturbateurs endocriniens, bisphénols, phtalates, parabènes, éthers de glycols sont depuis plusieurs années pointés du doigt comme des "polluants du quotidien", qui se retrouvent partout dans les textiles, les appareils électroniques ou encore les cosmétiques.

Certaines études ont d’ailleurs pointé le risque, avec le confinement, qu’ils constituent dans la propagation du covid-19. Selon le Guardian, des laboratoires ont démontré que le bisphénol A faisait développer à l’organisme une molécule, l’interleukine 6, qui serait impliquée dans l’infection des poumons liée au nouveau coronavirus.

Ce constat n’étonne pas Alfred Bernard : "Il est clair qu’il y a parmi les perturbateurs endocriniens des substances immunotoxiques, qui peuvent entraîner une dépression du système immunitaire." Un risque qui n’est pas à prendre à la légère : les personnes immunodéprimées font partie des groupes les plus à risques dans le cadre de la pandémie du covid-19.

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