Personnel hospitalier entre blues et burn-out: "On ne nous demande plus que de faire du chiffre"

Personnel hospitalier entre blues et burn-out: "On ne nous demande plus que de faire du chiffre"
Personnel hospitalier entre blues et burn-out: "On ne nous demande plus que de faire du chiffre" - © DR - Pexels

Une récente étude française montre que 40% des professionnels de la santé présentent un risque de burn-out. La dernière étude publiée du genre chez nous date de 2013 : chez nous, 18% des médecins hospitaliers pourraient un jour se retrouver en situation de burn-out. Comment expliquer aujourd'hui ce phénomène ?

Quelle implication pour le médecin et pour ses patients ? Voici le témoignage de Sylvie. Elle a 53 ans, c'est une infirmière en soins intensifs dans une clinique à Bruxelles, ça fait 25 ans qu'elle exerce son métier. Depuis deux ans, elle est en arrêt maladie. Elle a bien essayé de reprendre le boulot, même à mi-temps, mais ce n'est plus possible.

Les raisons qui l'ont menée au burn-out sont classiques du secteur hospitalier. "C'est le manque de personnel, le personnel absent non remplacé, la charge de travail assez lourde, la flexibilité des horaires, d'accepter cette flexibilité, de ne pas savoir dire non", explique-t-elle.

Le monde hospitalier a bien changé ces dernières années, constate-t-elle. "Dans le temps, vous aviez de la reconnaissance: vos patients, des familles des patients, même parfois de la direction. Vous aviez ces petits mots gentils ou ces petites choses, tout ça c'est perdu maintenant. Il faut tellement travailler et on vous demande des chiffres. À tous niveaux on vous demande des chiffres, au niveau dossier médical, on vous demande des chiffres au niveau des taux d'occupation, on vous demande des chiffres au niveau tarification des soins. C'est vrai qu'il y a le côté entreprise qui est très présent".

Jacques de Toeuf, vice-président de l'ABSyM, l'Association belge des syndicats médicaux, était sur le plateau de Matin première ce mardi.

RTBF: Ce témoignage de Sylvie parle d'une espèce d'entreprise ou de mise en concurrence du monde médical, avec des objectifs à atteindre. Est-ce cela aujourd'hui qui explique ce phénomène de burn-out grandissant chez les médecins ?

Jacques de Toeuf: "Pas chez les médecins seulement. Dans le monde hospitalier, c'est tout à fait évident. Il y a un basculement dans le modèle de fonctionnement, dans le quotidien, qui fait qu'on a diverti les esprits, les gens d'une partie des tâches qu'ils sont habitués à faire et pour lesquelles ils ont été formés, pour leur faire faire de l'administration".

Il y a cette surcharge administrative, elle est connotée à une exigence de rentabilité

Concrètement, ce sont des rapports à rendre, des papiers à remplir, des objectifs chiffrés à atteindre... ?

Jacques de Toeuf: "Remplir des tas de paramètres, des notes de justification, marquer son passage parce que tout le budget de l'hôpital dépend des actes qui sont posés notamment par des infirmières. Et donc 40% de leur temps, elles le passent à remplir des formulaires électroniques ou papiers, cocher, noter, donc ne plus être au chevet du malade. Donc il y a une frustration par rapport à la réalisation du métier qu'on a appris à faire. Pour les médecins, c'est pareil. Il y a cette surcharge administrative, elle est connotée à une exigence de rentabilité. Et c'est devenu une question de survie pour les hôpitaux, et donc il y a un conflit de valeurs entre 'je dois faire mon boulot bien comme j'ai appris à le faire' et avec les valeurs d'empathie et ce qui motive mon métier et puis les contraintes".

RTBF: Ces contraintes justement, cette demande de rentabilité, elle vient de la part de la direction de l'hôpital, du gestionnaire de l'hôpital ou ce sont plutôt des autres facteurs ?

Jacques de Toeuf: "Ce n'est pas une volonté d'une direction d'hôpital, c'est généralisé et ce n'est même pas une réponse, c'est l'obligation de satisfaire les exigences qui sont émises par l'autorité de tutelle: ministère, administration, santé publique ou assurance maladie, donc les concepteurs. Et le système a basculé vers la justification des dépenses. En soi, ce n'est pas idiot, dire à quoi sert l'argent qu'on dépense, mais c'est devenu un système qui n'est même plus maîtrisé. C'est-à-dire que chaque individu, au niveau des concepteurs du système, qui vient avec une idée d'avoir deux enregistrements de paramètres en plus, hop c'est parti, et vous ne vous en sortez plus. C'est hallucinant ! Et vous ne savez pas, quand vous notez quelque chose, une activité, la répercussion qu'elle aura. Donc c'est deux fois anxiogène. de un, vous devez noter et de deux, qu'est-ce qui va advenir de cela ?"

Qu'est-ce qu'on peut faire pour le monde hospitalier face à ce phénomène criant aujourd'hui? Quelles sont les solutions selon vous?

Jacques de Toeuf: "Pour moi, elles sont issues de toute une série de réflexions qui viennent du monde des ressources humaines. Il faut redonner à tous les acteurs hospitaliers une autonomie professionnelle en faisant confiance en leurs capacités intellectuelles et de formation et en arrêtant de leur demander de justifier le moindre pas qu'ils font. Donc c'est sortir du contrôle bureaucratique pour être dans un partage et une culture commune de qualité".

On voit des initiatives qui sortent de cette logique strictement comptable pour revenir à une logique professionnelle

C'est quelque chose qui caractérise le monde hospitalier ça aujourd'hui vous pensez mais c'est aussi le cas plus globalement dans le monde de l'entreprises? Que faire pour enrayer cette dynamique?

Jacques de Toeuf: "Vous savez, d'autres pays ont fait ça avant nous et ils sont avancés dans la tentative de sortir de ce genre d'état de crise. Que ce soit dans des pays nordiques, que ce soit aux États-Unis, on voit des initiatives de groupements de personnes qui sortent de cette logique strictement comptable pour essayer de revenir à une logique professionnelle. C'est du management".

Au niveau de ce que vit le personnel hospitalier, on pense par exemple aux médecins, est-ce que ce n'est pas parfois un peu un sujet tabou le burn-out? La difficulté, finalement, du soignant à se positionner comme patient une fois face à un autre soignant, ce n'est pas un peu difficile, ce qui explique parfois la difficulté de la prise en charge par le médecin lui-même?

Jacques de Toeuf: "On n'aime pas reconnaître qu'on est en vulnérabilité, que ce soit maintenant un burn-out ou autre chose. Ensuite, il faut bien reconnaître que le burn-out, entité pathologique, ce n'est pas très bien caractérisé encore malgré tout. C'est un sujet à la mode, donc on colle des étiquettes aussi sur du mal-être, tout comme on l'a fait avec la fatigue chronique à un moment, fibromyalgie. Tout le monde avait une fibromyalgie, aujourd'hui tout le monde est presque au burn-out. Donc il faut être très soigneux et modéré dans l'usage des mots. Ceci dit, oui, il y a un déni de reconnaître qu'on n'est pas performant puisqu'on n'a pas été formé pour ne pas être performant. Et donc de la pudeur, oui".

Quel est l'impact sur le patient qui est soigné finalement, qui est face à un médecin qui peut présenter ce type de pathologie?

 Jacques de Toeuf: "J'oserais dire que l'impact n'est pas énorme. Il n'y a pas de risques. Pourquoi ? Parce qu'on n'est pas tout seul, il y a toujours d'autres personnes autour. Il n'y a pas un gars qui, étant en burn-out, va rentrer dans l'hôpital avec un couteau dans les mains en disant 'je vais saigner tous les gens qui sont là et les égorger'. Si, s'il y a quelqu'un qui est moins performant ou qui est plus amorti, ça se voit assez vite. Et donc il y a un support immédiat des gens autour. Je ne crois pas qu'il y ait de risques majeurs pour les personnes, les malades, les gens qu'ils fréquentent. Le risque c'est pour l'individu. Plus il est dans le déni et moins il cherche de l'aide, moins bien il va aller".

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