Pays-Bas: femmes prisonnières de leur mariage religieux

Nous l’appellerons Sofia. Âgée de 39 ans, cette Néerlandaise, musulmane d’origine pakistanaise, nous donne rendez-vous en toute discrétion dans la banlieue de Rotterdam. Après dix années de mariage, elle se sépare de son époux. Quatre années se sont écoulées depuis, mais Sofia ne parvient pas à obtenir le divorce, le divorce religieux. "Nous habitons séparément, mais nous sommes toujours mariés. Il dit lui-même: "Tu restes ma propriété. Il me surnomme sa propriété. Tu restes ma femme. Et moi, je ne peux pas avancer. Si je venais à rencontrer quelqu’un, je ne pourrais pas. Je suis liée à lui", raconte-elle.

Malgré la séparation, son ancien compagnon influence toujours sa vie. "En ce moment, je suis seule avec mes enfants. Et lui, il est toujours dans une sorte d'ingérence comme tapi dans l'ombre. Tu as fait ça? Ça ne va pas. Tu es ma femme. Pourquoi as-tu fait cela? Pourquoi as-tu parlé à cette personne ?", rajoute Sofia.

Dans la religion musulmane, seul l’homme peut répudier son épouse. S’il ne prononce pas ces mots, la femme reste coincée dans cette situation. Dans certains pays islamiques, seul le mariage religieux fait foi. Et si le divorce religieux n'est pas déclaré, une femme remariée peut être jugée pour adultère et polygamie. Un crime aux yeux de certains pays, où la lapidation peut être la sanction infligée.

Tribunaux de la charia

Sofia s'est alors dirigée vers la justice de son pays, la justice néerlandaise. Mais le juge s'est dit incompétent en la matière, car il n’y a pas eu de mariage civil. "Quand le juge est venu à notre rencontre, il nous a dit: Je ne peux rien faire pour vous, ça ne relève pas de la justice néerlandaise, mais bien du Conseil de la charia. Il n'en a pas aux Pays-Bas, donc vous devez aller à Londres ou en Angleterre, où il y en a. C'est là que vous devez aller".

En Grande Bretagne, on recense plus de 80 conseils de la Charia, une sorte de tribunal des lois islamiques. De nombreuses femmes viennent exposer leur histoire pour obtenir leur divorce. Si certaines réussissent, d'autres se le voient refuser et deviennent alors prisonnières de leur mariage.

Conséquence : depuis octobre 2012, les Pays-Bas ont criminalisé la captivité conjugale. C’est le premier pays au monde à l’avoir fait. Et cela grâce à la contribution de Shirin Musa.

Le droit des femmes

Dans son bureau à La Haye, Shirin Musa a exposé des textes de lois. Fière de protéger davantage les femmes prisonnières de leur mari. "J'ai écrit un email de presque cinq pages. Je l’ai intitulé, l'amendement pour les femmes épanouies et libérées. Les membres de la Chambre ont trouvé que c'était une bonne idée d'élargir la loi à la captivité conjugale et l'abandon forcé."

Car Shirin Musa sait de quoi elle parle. Elle a connu la captivité conjugale. Après son divorce civil, son ex-mari a refusé de prononcer le divorce religieux. Elle en a fait son combat. Elle est la première Néerlandaise musulmane à avoir pu obtenir un divorce religieux devant une cour de justice. "Malheureusement, il y a encore de nombreuses femmes qui vivent en captivité. Ou qui ont, avant moi, vécu cette situation. Le sujet est très peu connu. Beaucoup de femmes ne savent pas qu'elles peuvent se présenter devant un juge séculier. Ou tout simplement qu'il existe des solutions."

Des solutions, elle en cherche pour aider Sofia et les autres à travers son association Femmes For Freedom. Shirin Musa veut dénoncer cette triste réalité. Un tabou dans sa propre communauté, mais qui n'est la pas seule concernée. Souvent menacée pour ses prises de positions, Shirin Musa se bat aujourd'hui pour la liberté, au sens d'être libérée d'un mari. Mais aussi pour la liberté d'être une femme émancipée.

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