Payer l'addition, tenir la porte : "le sexisme bienveillant est une arme extrêmement puissante du système patriarcal"

8 mars, journée internationale des Droits des Femmes, l’occasion de revenir à l’une des racines du sexisme : l’éducation. Scolaire, familiale, sociétale. Chacune à leur manière, elles véhiculent des représentations, des stéréotypes. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que ça commence tôt. "Les garçons sont plus forts en mathématiques que les filles", "les petites filles préfèrent faire de la couture alors que les garçons jouent tous au foot" : ces deux exemples sont omniprésents dans la société. Et ils en annoncent d’autres. Alors, l’éducation reste-t-elle sexiste ? Comment faire pour déconstruire ces images qui apparaissent très tôt ? Pour en parler sur le plateau de CQFD : Annalisa Casini, professeure de psychologie sociale et du travail à l’UCLouvain et Marie-France Zicot, formatrice en égalité de genre au sein des Centres d’Entraînement Aux Méthodes d’Education active (CEMÉA).

Même si les parents se veulent modernes et égalitaristes, les influences viennent d’ailleurs

Vous l’observez peut-être en tant que parents, même si vous en êtes conscients et que vous sensibilisez vos enfants aux clichés, garçons et filles finiront peut-être tout de même à se répartir des rôles distincts et genrés, sous-entendus les garçons joueront avec des fusils en plastique tandis que les filles se dirigeront plus spontanément vers des poupées. C’est normal car être conscient, ça ne suffit pas : "Je sais que les parents n’aiment pas entendre cela, mais ils ne sont qu’une des influences potentielles des enfants. Et donc, quand toute la société est structurée de manière très genrée, avec des activités pour garçons et des activités pour les filles, ajoutez les médias, la publicité, sans compter les grands-parents qui passent par-derrière… Même si les parents sont très égalitaristes et s’ils y mettent du cœur, les influences vont beaucoup plus loin que la seule sphère familiale rapprochée", observe Annalisa Casini.

Il ne suffit pas de dire qu’une activité est disponible aux deux sexes

Pourtant, par endroits les choses évoluent. C’est ainsi qu’Argali, un internaute, nous interpelle sur la page Facebook de l’émission : "Dans mon école, il y a des possibilités d’activités sur le temps de midi, mixtes, et les filles se retrouvent entre elles et les garçons entre eux. Alors que tout est accessible à chacune et à chacun." Oui, mais ça non plus, ce n’est pas assez : "Il ne suffit pas de dire qu’un lieu soit accessible aux deux sexes pour qu’il soit investi. Cela nécessite de travailler à l’accessibilité, la représentation" entame Marie-France Zicot du CEMÉA. Un exemple ? "Nous avons fait l’expérience dans une maison de jeunes : lors d’un atelier de menuiserie qui est devenu mixte, les filles sont très vite venues et reparties tout aussi vite parce qu’elles se retrouvaient à être petites mains des garçons qui manipulaient les outils. Cela a nécessité que les filles soient à un moment dans un atelier non-mixte pour manipuler les outils, apprendre à les manipuler et seulement après, elles se sont retrouvées dans l’atelier mixte avec les garçons à ''armes égales'' et là c’était une vraie mixité, sinon c’est juste un déséquilibre, et mettre les gens ensemble dans un seul espace sans réfléchir aux relations et aux rapports de pouvoir."

Les manuels scolaires… peut mieux faire

Une des missions fondamentales de l’école, c’est en principe de garantir l’égalité des chances entre les filles et les garçons. Mais prenons un exemple : les fameux manuels scolaires. En Fédération Wallonie-Bruxelles, les supports pédagogiques sont soumis à un décret qui date de 2006 qui impose un "respect des principes d’égalité et de non-discrimination". Mais dans les faits, on en est loin : pour preuve, les résultats de cette étude de la Ligue de l’Enseignement et de l’Education permanenteL’ASBL arrive à ces conclusions : dans les manuels scolaires, donc, on observe une minoration numérique des personnages féminins : s’il y a parité au niveau des personnages d’enfants, il y a une sous-représentation de la femme chez les personnages adultes.

Autre élément : une valorisation du masculin. Chez les adultes, dans la représentation des métiers, 60% des hommes sont actifs pour seulement 42% des femmes, qui ne sont d’ailleurs jamais représentées comme artistes, intellectuelles, politiciennes, ni dans les travaux publics ou de sécurité, en revanche, les manuels pédagogiques font la part belle aux activités féminines : les tâches ménagères, la cuisine ou les soins aux enfants. Ce point-là, c’est d’ailleurs un des points du Plan des Droits des Femmes adopté par le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles le 17 septembre dernier. La volonté est claire et s’intitule "Renforcer l’intégration d’une dimension d’égalité dans le matériel des ressources pédagogiques", qui vise des manuels scolaires totalement dépourvus de clichés.

Il faut jouer sur la pratique enseignante

Un point important, sans compter la formation du personnel de l’accueil de la petite enfance, ou encore l’intégration de ces questions de genre dans la formation des enseignants et enseignantes. Car forcément, les équipes pédagogiques ont une certaine responsabilité dans la tonalité plus ou moins genrée des cours qu’elles dispensent aux enfants. Le corps enseignant doit prendre conscience de ses propres représentations, et c’est peut-être ça le plus compliqué. Regardez l’avis de Nadine Plateau, elle préside la Commission Enseignement du Conseil des Femmes francophones de Belgique :

Gare au sexisme "bienveillant"

Par rapport aux représentations, Annalisa Casini, professeure de psychologie sociale et du travail à l’UCLouvain pointe un autre problème, celui du sexisme dit "bienveillant", présent très souvent dans les manuels scolaires, mais aussi dans la société en général : "Le mot sexisme renvoie à quelque chose de très violent, les insultes, la violence physique. Or, il existe une forme de sexisme qu’on appelle bienveillant, qui est beaucoup plus sournoise et pratiquement invisible et qui consiste en toutes ces démarches qui tendent à dire aux femmes qu’elles devraient rester à leur place parce qu’elles sont fragiles, parce qu’elles sont petites. Le manuel scolaire qui propose des filles qui sont systématiquement à l’intérieur, ou qui sont accompagnées quand elles sont à l’extérieur parce que potentiellement pas capables de s’assumer toutes seules, c’est du sexisme bienveillant. Et c’est une arme extrêmement puissante du système patriarcal parce qu’elle est tout à fait invisible. C’est payer l’addition au restaurant, c’est tenir la porte parce qu’on a une femme devant soi. Ce sont ces formes-là qu’il faut arriver à déconstruire et de manière active."

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