Pascale Seys (philosophe) : "Avec l'épidémie, nous expérimentons l'extrême violence de la solitude dans la mort"

Pascale Seys était l’invitée du Grand Oral RTBF/Le Soir ce samedi 19 décembre sur La Première. A l’approche des fêtes, l’émission fait le bilan de l’année et invite Pascale Seys à poser son regard de philosophe sur les grands points qui ont marqué 2020.

La pandémie a fait 1.600.000 morts dans le monde. Rien que chez nous, si on prenait 5 secondes pour nommer chaque personne décédée du coronavirus en Belgique, il faudrait 25 heures de lecture. Des disparitions qui ont été pour la plupart anonymes, invisibles dans la société.

Qu’est-ce que cette crise dit de notre rapport à la mort ? "Je pense que c’est la seule vraie question, la question de la mort. Elle nous affecte toutes et tous cette question : tout ce qui est vivant doit mourir. Et là on le vit de manière extrêmement aiguë et spectaculaire. Quand on dénombre les morts, c’est de nous aussi dont on parle. Ici, ce que nous expérimentons, c’est la solitude dans la mort puisqu’il n’y a pas d’accompagnement, il n’y a pas d’ordre symbolique. Il n’y a pas de beau, il n’y a pas de discours, il n’y a pas de possibilité à la fois de se recueillir et à la fois de pleurer et rire ensemble. Il y a quelque chose de délité jusque dans ces extrémités-là. C’est extrêmement violent. Est-ce que ça se répare ? Je ne sais pas."

Le tous ensemble

Il y a quelques semaines, Alexander De Croo appelait les Belges à former une équipe de 11 millions de personnes pour contrer l’épidémie de Covid-19. Un élément très fort, tant en conférence de presse à la sortie du Comité de concertation, que pour une grande compagne de communication notamment critiquée par la N-VA qui y voit "une tentative belgiciste".

Pour Pascale Seys, il faut plutôt y voir le fondamental. "Il y a quelque chose de très élégant dans cette notion de reconstruire des solidarités. Et peut-être que cette nécessité de faire équipe permet de se comprendre en interdépendants, en opposition à l’hyper-individualisme dont tout le monde souffre.

Une phrase comme celle d’Alexander De Croo, au-delà de la formule, me semble non seulement utile, mais aussi extrêmement nécessaire pour essayer de repenser à faire société. C’est quand même très nouveau dans le langage politique. C’est extrêmement progressiste en réalité, et assez inédit. Nous sommes en train de comprendre que nous sommes des êtres de liens."

Chez soi

"Chez soi" : ce qui était une valeur refuge devient comme une oppression ?

"On a redécouvert quelque chose de l’ordre des voyages intérieurs : comment habiter chez soi ? Comment le rendre habitable ? Il y a le domicile où une activité économique se crée avec une sorte de porosité ce qu’on peut vivre chez soi, qui doit tout à coup être soumis aux mêmes règles que le travail et la rentabilité.

Sans oublier que le temps est distendu : on travaille plus, plus tard. Il y a une espèce de multiplication des tâches dans un seul espace. Le chez soi est tout à coup investi de choses très quotidiennes et ambivalentes. Et puis il y a l’espace privé où on est privés justement d’une autre dimension de l’existence qui nous permet de nous élargir à travers les liens vers l’extérieur."

La folie

Il y a un rapport compliqué à la réalité qui se développe avec notamment des figures comme Donald Trump. Est-ce que le monde est devenu fou ?

"Des personnages comme Trump ont tendance à vouloir nous faire croire qu’une réponse simple est la bonne réponse. Alors que, précisément, ce qui est une réponse, c’est de montrer la complexité des choses, de voyager autour des multiples facettes. Il y a aussi un rapport compliqué au langage : Donald Trump s’exprime par tweets essentiellement, de manière assez brutale et grossière.

Peut-être que finalement cette année 2020 va de pair avec la fin d’une ère Trump. On peut nourrir une certaine espérance de trouver une autre manière de faire de la politique et de ne pas polariser la société comme il l’a fait, en dressant les gens les uns contre les autres. Peut-être que le fou, c’est celui qui a raison tout seul et qui est persuadé qu’il a raison."

Nietzsche disait d’ailleurs : "Ce n’est pas le doute qui rend fou, c’est la certitude."

Le Grand Oral au complet questionne le regard de Pascale Seys sur 10 mots et concepts : Chez soi, Philosophie, Essentiel, Escargot, Folie, Femme, scepticisme, Tous ensemble, Mort et Catastrophe.

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