Paris sportifs: quand le plaisir vire au cauchemar

Lors des grands événements sportifs, le nombre de parieurs augmente considérablement : +30% lors de la dernière Coupe du Monde. La publicité pour les sites de paris en ligne est partout. De plus en plus de jeunes se prêtent au jeu des pronostics. Moins anodin qu'il n'y parait...

C'est jour de match pour Xavier et Corentin. Jour de fête. Et surtout...jour de paris! "C'est moi qui ai commencé, il y a cinq ou six ans", raconte Xavier. "Puis j'en ai parlé à mon beau-frère, il y a quelques mois. Depuis, on a un compte commun". "Avec 5 euros de mise de départ chacun,  on est à 300 euros de gains", complète son beau-frère, "c'est amusant, c'est une activité qu'on peut faire ensemble". 

"C'est vraiment pour le plaisir, nous on ne joue pas beaucoup à l'Euromillions, on ne fume pas...on parie." Et s'il leur arrive d'exagérer, les mamans et les copines sont là pour leur tirer les oreilles. "Ah ça oui, renchérit Magali, quand je les entends parler de ça, je dis attention! Pas d'addiction! Xavier, il est toujours en train de regarder son GSM...puis il appelle Corentin, quand il y a des goals...Mais quand ils gagnent toute la famille est contente pour eux!"

Et ce soir, la chance est avec notre duo. "3-0! Fallait pas plus, fallait pas moins! Avec une cote de 7, ça nous fait 70 euros dans les poches!" Face à l'écran géant, ils dansent, ils chantent, nos deux Tournaisiens. Et demain, les paris reprendront. "On touche du singe, pour que les victoires continuent", conclut Xavier. "Elle est un peu spéciale tout de même, hein, cette Coupe du Monde!"

Test IRM

Que se passe-t-il dans le cerveau d'un supporter de foot, lorsqu'il parie? Cela lui procure-t-il réellement du plaisir? Comment le mesurer? C'est ce que Damien Brevers et Nicolas Debue, deux chercheurs de l'ULB, veulent mettre en évidence.

Damien Brevers, chercheur FNRS en neurosciences à l'ULB, a sélectionné un groupe de supporters de football, à qui il a fait passer des IRM. A l'intérieur du scanner, les supporters devaient choisir, parmi une liste de matchs de foot, ceux sur lesquels ils voulaient parier. "Nous avons remarqué que la perspective de parier sur tel ou tel match activait des zones du cerveau. Ce sont les zones en orange que l'on voit à l'image. Ces zones sont celles de la prise de décision, de la gestion des émotions, mais aussi de la récompense". Donc, pour faire simple...du plaisir.

Nicolas Debue, chercheur en psychologie du travail, a voulu poursuivre le travail, et s'est intéressé aux marqueurs "physiologiques" des émotions. "On a assis les gens devant un ordinateur, on leur a présenté des paris. Grâce à un eye-tracking (reconnaissance oculaire), on a pu mesurer ce qui se passait à l'intérieur de l'œil, la dilatation de la pupille notamment. La pupille réagit plus fortement lorsque le pari est jugé intéressant par la personne-test". La transpiration est un autre marqueur "corporel". "Elle est liée à l'intensité des émotions ressenties". Les supporters de foot ont été équipés de capteurs. "Là aussi on remarque des variations de la sudation, lorsqu'ils sont en position de parier". Les résultats sont toujours en cours d'analyse, "mais on s'attend à ce que le corps réagisse plus fort, qu'il y ait des pics dans les mesures, quand il y a un pari en cours".

 

Attention à l'addiction

Ce plaisir de parier, Steve l'a découvert pendant qu'il était encore aux études. "A l'époque j'étais déjà un grand fan de sports. Des amis m'ont parlé des paris sportifs. Pour le fun, nous avons tous misé 20 euros. L'idée était de voir qui allait terminer en tête, et gagner le plus d'argent. Je pense qu'après deux ou trois semaines, la plupart de mes amis ont arrêté les paris. Mais moi...malheureusement, j'ai continué".

Le piège s'est refermé très vite sur le jeune homme, entraîné dans une spirale de paris, de jour comme de nuit, avec toujours la certitude qu'il pouvait "se refaire". "Quand vous êtes addict, vous pensez toujours être en mesure de récupérer ce que vous avez perdu, et vous perdez la notion de l'argent. Vous relativisez. A force de perdre 5 fois 20 euros, quand vous perdez 100, 150 euros...ça ne vous semble plus si important. Vous vous dites même...pourquoi ne pas miser 1000 euros d'un coup? Et quand avec 20 euros vous gagnez tout d'un coup 4000 euros...cela renforce encore cette envie de jouer, toujours plus!" 

Le jeune homme n'a jamais été tenté par les jeux de casino, "avec les paris c'était différent. j'estimais avoir des connaissances, en sport, qui me donnaient plus de chances de gagner! Je minimisais l'effet du hasard". Typique d'un parieur dépendant, nous dira Mélanie Saeremans. A la Clinique du Jeu du CHU Brugmann, cette psychologue reçoit de nombreux accros aux paris sportifs. "Ils constituent un tiers des patients qui viennent consulter. Ils sont de plus en plus jeunes, souvent âgés de 16 à 35 ans". Ils partagent cette idée qu'ils peuvent contrôler le jeu, en maîtriser les risques. "Ils se disent qu'ils ont des connaissances. Ils n'ont pas l'impression d'être dans un jeu de hasard. C'est ce qui peut les mener à des pertes de contrôle".

Steve se met à jouer à une cadence effrénée. De jour, comme de nuit. "Je me souviens avoir dormi, pendant toute une semaine, entre 0 et 4 heures par nuit. J'étais épuisé. Le matin, je ne parvenais pas à me lever. Au travail, je ne parvenais pas à me concentrer. J'ai cru que j'allais mourir de fatigue, en fait..." Il dissimule son addiction à tout le monde. Les collègues ne savent rien, les proches non plus. "Je me cachais pour jouer. Aux toilettes, dans ma douche. Un jour, j'ai téléphoné au bureau pour prévenir que je ne venais pas travailler. Chez moi, je n'ai rien dit. J'ai pris mon GSM, mon chargeur, et je suis resté dans la voiture toute la journée. Pour jouer, tranquillement. Socialement, c'est une catastrophe. Quand des amis vous téléphonent pour aller prendre un verre, vous trouvez une excuse. Vous vous dites...c'est bien mais...c'est trois heures de perdues, pour parier".

Comment trouver l'argent nécessaire, pour alimenter son compte en ligne? Cela devient un challenge quotidien. "Vous devenez menteur, manipulateur. J'ai fait des choses qui ne sont pas dans mes valeurs! Heureusement, j'ai reçu une bonne éducation. C'est ce qui m'a sauvé. Sinon...j'aurais peut-être agressé une petite dame, dans la rue? D'autres que moi ont dû en arriver là. C'est terrible."

Pour Mélanie Saeremans, des signes d'addiction doivent mettre la puce à l'oreille. "Il faut s'inquiéter quand on mise plus que ce qu'on est capable de perdre. Se fixer un budget, comme pour ses loisirs, le cinéma ou autre chose. Ne pas voir les paris sportifs comme un investissement, une manière de se faire de l'argent. On va vouloir jouer pour se refaire. Un autre signe est d'augmenter ses mises, commencer à dissimuler, mentir, ou jouer de plus en plus quand on se sent mal, pour fuir la réalité en quelque sorte".

Pour moi, c'est tout aussi nocif. Je parle d'ailleurs de cancer 2.0

Steve a entamé une thérapie, depuis trois mois, à l'hôpital Saint-Luc. "Il existe une cellule pour lutter contre les addictions sans substances, donc les jeux de hasard notamment". Il a confié ses cartes de crédit à son épouse, demandé également à se faire "blacklister". "Expliquez moi comment je peux, malgré tout, toujours jouer sur des sites de paris à l'étranger? Il y a quelque chose d'illogique. On ne protège pas assez les joueurs". Il est en colère contre l'Etat, qui autorise toujours autant de publicité. "On interdit la publicité contre la cigarette, mais avant les matchs, pendant les matchs, en rue, dans le métro vous êtes bombardé de publicité pour les paris sportifs. Pour moi, c'est tout aussi nocif. Je parle d'ailleurs de cancer 2.0.".

A la Commission des Jeux de Hasard, on réclame aussi des mesures fortes pour encadrer les paris sportifs. "Cela fait des années que nous nous battons pour cela. Des mesures ont été prises, comme la limitation du nombre d'agences de paris. De mille, on passe à 600. Mais d'autres mesures sont toujours bloquées au Conseil d'Etat. Des interdictions de faire de la publicité avant les matchs, pendant la pause. Interdiction de publicité qui ciblent les jeunes, par exemple. La limitation des bonus. On espérait que ces dispositions entreraient en vigueur avant la Coupe du Monde, mais non!" Il s'emporte, dénonce "un manque de volonté politique. Mais pour que la loi change, voyez vous, il faut des scandales. Et des scandales, il y en aura!"

En attendant les sites de paris en ligne se montrent toujours plus attractifs, plus sexy. Il est toujours plus facile de miser quelques euros sur un match de foot, une rencontre de tennis. Pour fidéliser les plus gros parieurs, certains sites ne reculent devant rien. "Il m'est arrivé, sur mon lieu de vacances, de constater que le site de paris en ligne avait changé d'interface. Mon GSM était trop ancien, je ne pouvais plus surfer, raconte Steve. Désemparé, je les ai contactés. Ils m'ont dit 'pas de problème Monsieur on vous envoie un IPhone. Sur le coup, j'étais heureux. Mais c'est scandaleux! Ils ont tout mis en œuvre pour que je continue à parier. Et le prix de cet IPhone c'était peut-être 5% de tout ce que j'avais perdu jusque là..."

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