Où en est l'enquête sur les attentats de Paris? Sur la piste des armes aux Pays-Bas

Les enquêteurs savent depuis 2015 que les armes utilisées lors des attentats de Paris proviennent d’anciens stocks des armées d’Europe de l’Est. Des armes bien souvent transformées. Mais comment sont-elles arrivées entre les mains des terroristes ? L’enquête a mené les enquêteurs à Rotterdam chez l’un des fournisseurs du milieu criminel local.

C’est l’exploitation combinée du contenu d’un téléphone portable et d’un GPS qui a conduit les enquêteurs vers les Pays-Bas. Ce téléphone appartient à Ali Haddad El Asufi, l’un des suspects détenus en Belgique. Connaissance d'Ibrahim El Bakraoui, le "kamikaze" de l'attentat de Zaventem en mars 2016, Haddad El Asufi est soupçonné de lui avoir apporté une aide logistique. Notamment d'avoir servi d’intermédiaire pour trouver des armes via son "cousin Anas" résidant à Amsterdam. Dans un courrier récent, son avocat Jonathan De Taye, nous rappelle la présomption d’innocence en précisant que son client nie toute implication dans la préparation des attentats et dans la fourniture des armes. Rappelons donc à ce stade qu'il s'agit d'une hypothèse d'enquête étayée par plusieurs indices.  

Ibrahim El Bakraoui, le coordinateur en Belgique des attentats de Paris

Ibrahim El Bakraoui est mort à Zaventem lors des attentats du 22 mars 2016. Au fil de leur enquête, les policiers belges et français ont mis en évidence son rôle dans la préparation des attentats de Paris. Dans la location des planques, la fourniture des faux papiers ou la recherche des armes. Son nom apparaît à toutes les étapes de l'enquête.

Son rôle de coordinateur a été mis en évidence dans l’enquête. Il est resté en contact étroit avec son cousin en Syrie, Oussama Atar, le commanditaire présumé des attentats, et avec les terroristes de Paris lors des attaques du 13 novembre. C’est lui qui disposait du numéro de téléphone ‘coordinateur’ permettant aux trois équipes des terroristes de communiquer entre elles.

Les auditions des suspects ont permis de préciser les rôles de chacun

C'est Ibrahim El Bakraoui qui involontairement a mis les enquêteurs sur la piste des Pays-Bas. Ses confidences faites à des complices ont été rapportées lors de certaines auditions: "Ibrahim m'a dit qu'il avait été chercher les armes en Hollande. Je n'ai pas plus de détails. Je ne sais pas s’il était seul ou pas " dira l'un des suspects. Téléphonie et géolocalisation sont venus consolider cette piste permettant de retracer le parcours emprunté par les armes. 

Deux déplacements rapides aux Pays-Bas quelques semaines avant les attentats

Deux parcours effectués aux Pays-Bas les 7 et 28 octobre 2015 ont intrigué les enquêteurs. Le premier mène les deux suspects à Amsterdam. Une visite au musée du diamant permet d’immortaliser la présence d’Ali H.E Asufi. En recoupant d’autres informations, les enquêteurs ont acquis la conviction qu'il était accompagné d'Ibrahim El Bakraoui. 

Le second voyage a lieu près de trois semaines plus tard, le mercredi 28 octobre 2015, après des échanges téléphoniques entre Ali H.E Asufi et Ibrahim El Bakraoui. Les deux hommes se seraient retrouvés à Laeken en milieu d’après-midi pour prendre ensuite la direction des Pays-Bas.  Durant le voyage, "cousin Anas" livrera au compte-goutte les instructions : "direction Rotterdam", indique-t-il. Puis quelques dizaines de minutes plus tard, il fournira un numéro de téléphone à appeler lorsque les deux hommes arriveront à Rotterdam.

L’adresse ne sera fournie qu’au dernier moment. Arrivés à l’endroit convenu, un homme les attend devant la maison. Ce qui se passe ensuite n’est pas connu mais peu avant minuit, les deux hommes sont de retour à Bruxelles, un dernier message est alors envoyé à "cousin Anas": "Tout va bien".

Un numéro de téléphone "en sommeil" va aider les enquêteurs

Pour obtenir les informations permettant d'impliquer les deux suspects dans les deux déplacements aux Pays-Bas, les enquêteurs ont exploité les données retrouvées dans un téléphone, il appartient à Ali Haddad El Asufi. Il a été saisi lors de son arrestation après les attentats du 22 mars 2016. L’appareil permet de téléphoner avec deux cartes SIM et c’est en retraçant les échanges sur l’une de ces deux lignes que les enquêteurs vont pouvoir retracer des conversations en messagerie intervenues en octobre 2015, notamment les deux jours durant les déplacements vers les Pays-Bas.

Conversations "codées" et incohérences mises en évidence par l’enquête

Au cours des échanges avec "cousin Anas" habitant Amsterdam, Ali H.E Asufi indique qu’il recherche des "Clio". Un premier échange de conversations se déroule la veille du premier trajet vers les Pays-Bas. Vu le contexte, les enquêteurs suspectent un langage codé. D’autres échanges plus précis indiqueront quelques jours plus tard qu’il s’agit de trouver plusieurs "Clio". 

Et Ali H.E Asufi pour justifier ses hésitations en terme de "timing" précisera à son cousin qu’il n'est pas seul à décider : "(...) Ils ont dit qu’il leur faudra davantage, mais on s’est dit qu’on va venir une seule fois, tu as compris ? Je me suis dit, je viens une fois au lieu de faire des allers retours…"  

Dans les échanges qui suivront avec "cousin Anas", il sera aussi question de prix et de délais stricts à respecter : "Il y a deux Clio à 2200 et il y a trois autres Clio pour 2700 comme je t’avais dit… bref, les Clio sont disponibles, c’est à toi de voir". La réponse viendra cinq jours plus tard avec la fixation d’un rendez-vous le 28 octobre 2015 pour récupérer les "Clio".

L’aller-retour Bruxelles-Rotterdam n'excédera pas six heures. Et sur place, les deux hommes seront mis en contact avec quelqu’un désigné par "cousin Anas" comme "le chef", une personne qui ne communique jamais par téléphone et qu’on ne peut rencontrer sans passer par un intermédiaire.  

Pas d’achat de voitures aux Pays-bas

Lors de l’audition d’Ali El Haddad Asufi sur ses contacts aux Pays-Bas, les enquêteurs dévoileront progressivement les informations en leur possession. Le suspect reconnaîtra au départ ses voyages fréquents aux Pays-bas pour rencontrer sa famille et fumer dans les "coffee shops". Sollicité ensuite sur ses transactions habituelles lors de ses déplacements, il dira : "Je n’ai par contre jamais acheté de voitures ou autres en Hollande".

Lorsque les enquêteurs livrent ensuite le contenu des échanges de messages, Ali H.E Asufi va changer radicalement d’attitude. Semblant frapper d’une soudaine amnésie, il répond de plus en plus souvent aux questions par : "Je ne me souviens pas, cela fait 28 mois".  Au point de ne plus se souvenir de qui l’accompagnait lors des trajets des 7 et 28 octobre 2015 pour récupérer les "Clio". Lorsque les enquêteurs l’interroge sur l’objet des deux voyages, aucun élément concret permettant de vérifier l’existence d’un quelconque commerce de voitures n’est apporté par le suspect. Et l'adresse à Rotterdam ne correspond pas à celle d'un garage...

Un morceau de papier mène aux kamikazes de Zaventem

Lors de l'arrestation de Ali H.E Asufi, les enquêteurs vont saisir dans sa voiture un petit papier sur lequel sont indiquées les mentions : "Remington 1911 col 45" et "CZ Zastava 7,65". Des mentions écrites au dos d'un fax daté du 19 janvier 2016. 

Les enquêteurs intrigués par ces références à des armes précises vont alors investiguer et découvrir qu’elles correspondent précisément à deux armes découvertes sur le sol à Zaventem peu après les explosions.

Ils vont alors retrouver la trace de ces deux armes dans des consultations sur internet faites avec l’ordinateur portable récupéré après la fusillade de la rue du Dries à Forest, faits au cours desquels Salah Abdeslam parviendra à prendre la fuite.

Pour les enquêteurs, il est dès lors raisonnable de penser que ce papier retrouvé dans la voiture d’Ali H.E Asufi correspond à une seconde commande d’armes adressée par Ibrahim E.Bakraoui après le 19 janvier 2016. Et cela pour compléter l’équipement de la cellule terroriste dans le cadre de nouveaux projets d’attentats.

L’enquête se poursuit aux Pays-bas pour identifier les fournisseurs

Les enquêteurs n’ont rien trouvé dans la téléphonie du suspect permettant de crédibiliser l’achat de "Clio" pour une revente en Belgique. Rien non plus dans sa comptabilité. Aucun retrait observé en relation avec les 12.500 euros annoncés comme prix pour les transactions de "voitures".

Enfin les observations des messages échangés ont mis en évidence les précautions prises pour communiquer entre les deux hommes et "le chef" à Rotterdam. Sans compter que le retour vers Bruxelles s’est déroulé sans qu’on ne trouve aucune trace des véhicules "achetés" à Bruxelles. Les deux hommes sont rentrés six heures après leur départ en se rendant immédiatement vers leur domicile respectif. En toute logique pointent les enquêteurs : "S’ils avaient acheté plusieurs voitures, ils auraient pris des dispositions durant la soirée pour garer les véhicules".  L’enquête se poursuit aux Pays-Bas en étroite collaboration avec les autorités judiciaires belges et françaises.

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