Oslo: A. Breivik doit pouvoir épuiser sa parole, disent les victimes

Au troisième jour de son procès, Anders Breivik refuse de s'exprimer sur ses contacts avec d'autres nationalistes
Au troisième jour de son procès, Anders Breivik refuse de s'exprimer sur ses contacts avec d'autres nationalistes - © Belga

Il est important pour le bon déroulement du procès de l'extrémiste norvégien Anders Behring Breivik de lui accorder la parole de manière approfondie, même s'il est pénible de l'entendre, estiment une majorité de familles de victimes et des rescapés. Sur un autre plan, Breivik n'a pas voulu s'exprimer sur les contacts qu'il prétend entretenir avec une mouvance mystique: les "Chevaliers Templiers".

L'accusé a eu beau proclamer mardi qu'il serait prêt à récidiver si possible, il a eu beau bénéficier de deux fois plus de temps que prévu par la cour pour lire à voix haute sa "déclaration" idéologique, l'atmosphère dans le hall du palais de justice d'Oslo n'est pas au rejet absolu ni à la haine à l'encontre du prévenu.

"Il a pu parler jusqu'au bout hier (mardi), ce qui était important pour que la cour en sache plus sur qui il est vraiment, pourquoi et comment il s'est radicalisé jusqu'au point de devenir un terroriste", a déclaré à l'AFP Trond Henry Blattmann, le président du groupe de soutien aux familles des 77 victimes.

Traité comme il se doit

"Breivik est traité comme il se doit, selon les principes du droit en vigueur en Norvège", a-t-il estimé. Ce qu'a confirmé la présidente de l'Association nationale des avocats, Berit Reiss-Andersen: "Il est traité comme n'importe quel prévenu en Norvège", a-t-elle dit à l'AFP mardi, estimant que c'était absolument nécessaire.

Certes, parmi les parties civiles, tout le monde n'est pas ravi par la façon dont l'accusé a réussi à obtenir plus de deux fois le temps imparti par la cour pour déclamer le document résumant sa position. Au lieu des trente minutes prévues, il en a eues septante-trois.

"Ce n'était pas nécessaire de l'entendre si longtemps", a estimé Christian Lundin, avocat de certaines familles de rescapés.

"Certes, on (la juge) aurait pu l'interrompre de temps à autre sur certains points sensibles mais le plus important est que la cour l'entende. En particulier pour définir s'il peut être jugé responsable de ses actes ou non", a commenté M. Blattmann mercredi. "C'est l'opinion majoritaire du groupe dont je suis le porte-parole, même si parmi le millier de nos membres, certains pensent qu'on est allé trop loin".

Pour Ali Esbati, un rescapé de l'île Utoeya, visée par l'extrémiste de droite le 22 juillet 2011, "il y a eu tout de même quelques moments où la procureur a cherché à le pousser dans ses retranchements, notamment lorsqu'elle lui a demandé quel mandat il avait reçu pour tuer 77 innocents au nom de ses idées politiques".

"Terne et pas charismatique"

"Tout le monde a pu voir durant cet échange que Breivik est terne, et pas charismatique pour un sou. C'était intéressant de le voir sous cette lumière-là aussi", a déclaré ce Suédois d'origine iranienne.

Quant à la déclaration initiale de Breivik, elle "ne faisait que reprendre ce qui se trouve déjà dans le manifeste (diffusé par l'accusé avant de passer à l'acte), dans une version plus courte et un peu édulcorée qui, de plus, ressemble à ce qu'on trouve sur Internet."

Un des autres survivants acceptant de parler aux médias, Tore Sinding Bekkedal, était peu enthousiaste après le monologue de Breivik. "Il a tué de mes amis mais je peux l'écouter pour que justice soit faite, même s'il invente beaucoup de choses", a-t-il dit à l'AFP mercredi.

En tout cas, il ne lui viendrait pas à l'idée d'exiger qu'on censure l'accusé, aussi "inintéressant" soit-il.

Breivik évoque les "Chevaliers templiers"

Mis sur le gril sur les origines de cette organisation dont la police norvégienne n'a pu prouver l'existence, l'extrémiste de droite est revenu sur une rencontre fondatrice qui, selon lui, s'est tenue à Londres en 2002 avec trois autres nationalistes.

"L'essence de tout le réseau (...) est d'associer un acte héroïque à une identité", a déclaré Breivik lors de la troisième journée d'audience du procès où il est poursuivi pour "actes de terrorisme".

Informelle et composée de "cellules individuelles et autonomes" censées agir indépendamment les unes des autres, l'organisation visait à "unifier tous les militants nationalistes d'Europe".

Elle a vu le jour en avril/mai 2002 lors d'une réunion à Londres avec d'autres militants nationalistes dont il a refusé de donner le nom.

"Je ne souhaite pas fournir d'informations susceptibles de conduire à des arrestations supplémentaires", a-t-il dit, opposant à de très nombreuses reprises une fin de non-recevoir aux questions pressantes de la procureur Inga Bejer Engh.

Lors de cette rencontre, Breivik a expliqué s'être vu confier la tâche de rédiger un "compendium" --le manifeste de 1.500 pages qu'il a diffusé juste avant de perpétrer ses attaques le 22 juillet 2011-- pour diffuser l'idéologie nationaliste et inciter d'autres militants à l'action.

"Le problème pour les militants nationalistes depuis la Seconde Guerre mondiale est l'absence de modèles à suivre", a estimé Breivik, qui se présente en "fantassin" prêt à mourir pour servir sa cause.

S'estimant en guerre pour protéger l'Europe contre "l'invasion musulmane", l'extrémiste de 33 ans a reconnu les faits mais refuse de plaider coupable.

Interrogé sur l'origine de son engagement, Breivik a expliqué être entré "incidemment" en contact sur internet avec une personne à l'étranger en 2001, dont il a tu le nom.

S'en serait suivi un voyage au Liberia en avril 2002 pour y rencontrer un nationaliste serbe. Là non plus, il n'a pas voulu préciser son identité ni les raisons exactes de ce voyage.

Selon les médias norvégiens, il s'agissait de l'ex-officier de police serbe Milorad Ulemek, actuellement en prison dans son pays. Celui-ci a nié avoir rencontré Breivik, toujours selon les médias norvégiens.

A force de questions, Breivik a lâché que le voyage faisait partie d'une série "de tests physiques et psychologiques" dans un processus de sélection que ses pairs énigmatiques lui ont fait subir afin de s'assurer de sa loyauté.

Pour justifier ce périple dans un pays africain alors ravagé par une guerre civile et qu'il a décrit comme "un trou" en plein western, Breivik a expliqué avoir utilisé "deux couvertures".

Aux autorités libériennes, il a dit être en mission pour l'Unicef. A ses amis et contacts africains, il a expliqué son voyage par un négoce de diamants.

Coopératif mardi sur les questions liées à son éducation et ses activités professionnelles --l'accusation cherchant à mettre en lumière ce qui a conduit à sa radicalisation--, Breivik était mercredi beaucoup moins bien disposé face aux questions de la procureure.

A plusieurs reprises, il a accusé Mme Bejer Engh d'essayer de le "délégitimer" et "ridiculiser", expliquant les incohérences dans ses déclarations par des "étourderies" et des défaillances de mémoire pour des faits anciens.

La question de la santé mentale de Breivik, jugé pénalement irresponsable dans une première expertise psychiatrique puis responsable par une contre-expertise, est centrale dans ce procès qui doit durer 10 semaines.


T.N. avec agences

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