"On ne peut faire aucun lien entre l'antisémitisme et l'arrivée des nouveaux migrants"

L’arrivée de migrants du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord depuis 2011 a-t-elle un impact sur les comportements et attitudes antisémites en Europe occidentale, et en Belgique en particulier?
L’arrivée de migrants du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord depuis 2011 a-t-elle un impact sur les comportements et attitudes antisémites en Europe occidentale, et en Belgique en particulier? - © DIRK WAEM - BELGA

L’arrivée de migrants du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord depuis 2011 a-t-elle un impact sur les comportements et attitudes antisémites en Europe occidentale, et en Belgique en particulier? C’est la question-choc à laquelle ont tenté de répondre, dans le cadre d’une étude européenne, Muriel Sacco, chercheuse en sciences politiques et sociales à l’ULB, et Marco Martiniello, professeur de sociologie à l’université de Liège, spécialiste des migrations et directeur du centre de l’ethnicité et des migrations.

Bonjour Marco Martiniello. Pourquoi une telle question-choc?

"C’est une question qui vient d’une fondation allemande, fondation d’utilité publique en Allemagne, la fondation "Mémoire responsabilité et avenir" qui a été alertée par ce sentiment qui semblait se diffuser dans la société allemande, mais aussi dans d’autres sociétés occidentales. Ils ont proposé de faire une étude sur cette question et voilà pourquoi nous nous retrouvons dans cette aventure depuis un peu plus d’un an maintenant".

De quelles données chiffrées avez-vous pu bénéficier pour répondre à cette question?

"Nous avons travaillé de deux manières puisque c’est un champ quand même assez récent. Nous avons collecté toutes les données disponibles qui pouvaient exister. En fait, on travaille dans cinq pays. Nous nous occupons du volet belge, mais l’étude porte sur la Grande-Bretagne, sur la France, sur l’Allemagne et sur les Pays-Bas. Nous avons récolté toutes les données qui existaient de Myria, d’antisémitisme.be, d’enquêtes qui auraient éventuellement été réalisées, et puis nous avons fait une enquête qualitative avec des observateurs privilégiés au sein de la communauté juive de Belgique, mais aussi de personnes qui travaillent avec les nouveaux migrants".

Alors, y a-t-il oui ou non une corrélation entre des augmentations de faits d’antisémitisme et l’arrivée de ces migrants? Voilà, la question est simple.

"Elle est simple et la réponse est simple pour l’instant, je souligne. Il n’y a pas de montée d’antisémitisme en Belgique depuis 2010 et deuxièmement il n’y a aucun lien qu’on peut faire aujourd’hui entre l’antisémitisme, qui reste une donnée préoccupante en Belgique, et l’arrivée des nouveaux migrants et demandeurs d’asile en provenance du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord".

C’est paradoxal parce qu’on imagine que des populations qui viennent de pays où il y a un antisémitisme historique, si je puis dire — on peut peut-être parler de tout ce bassin méditerranéen — il y aurait des préjugés qui viendraient avec ces personnes-là.

"Peut-être. La question que nous avons remarquée est que les personnes qui arrivent ont beaucoup de préoccupations, autres que celle-là. Elles veulent se reconstruire une vie, elles veulent trouver un emploi, elles veulent trouver un logement, elles veulent d’abord avoir un statut et elles n’ont pas l’impression d’arriver dans un pays qui serait dominé par une quelconque communauté juive. En fait, nous n’avons eu qu’une seule personne qui a manifesté un sentiment antisémite. Pour le reste, c’est quelque chose qui ne relève pas des préoccupations dont elles font part.

En revanche, ce qu’elles veulent faire, elles, c’est prendre leurs distances, elles ne veulent pas être mises dans le même panier que les populations migrantes plus anciennes, deuxième et troisième générations qui ne sont pas des migrants, nous sommes d’accord, mais où là il y a peut-être une réalité différente, mais sur laquelle ne portait pas cette étude. Donc, cette étude ne porte absolument pas sur un éventuel antisémitisme sur la deuxième et la troisième génération. On ne peut rien dire là dessus avec cette étude".

Mais pour autant, l’antisémitisme existe en Belgique.

"Bien sûr".

Sous quelle forme?

"Sous une forme diffuse un peu partout dans la société, mais on voit quand même, si on analyse les données récentes, que le vecteur d’Internet reste quand même extrêmement important pour diffuser toute une série de préjugés et d’attitudes très négatives à l’égard des populations d’origine juive en Belgique. C’est une réalité qui reste préoccupante, mais qu’aujourd’hui on ne peut absolument pas lier à l’afflux de nouveaux réfugiés, de nouveaux demandeurs d’asile, de nouveaux migrants".

Cette situation est la même en Allemagne et dans les autres pays qui ont accueilli des réfugiés?

"Il est clair que nous pouvons faire des comparaisons et que grosso modo la même conclusion s’impose dans les cinq pays. Mais je voudrais ajouter une chose, c’est qu’il y a un sentiment d’insécurité fort dans certaines parties de la communauté juive, que ce soit en Allemagne, en France ou en Belgique. En France et en Belgique, nous avons quand même eu des attentats qui jouent sur la manière dont chacun se perçoit dans la société, mais en gros ce n’est pas vraiment lié aux nouveaux migrants".

Vous savez quantifier ce sentiment ressenti par une partie de la communauté juive, en termes de données de gens qui font l’Alya, qui décident de quitter la Belgique et de partir en Israël s’établir?

"Alors là, c’est un thème extrêmement intéressant qui revient souvent, mais nous n’avons aucune donnée sur, par exemple, combien de gens ont effectivement quitté la Belgique depuis trois ans pour aller s’installer en Israël ou peut-être ailleurs. Mais ce thème revient souvent dans les entretiens sans qu’on puisse trouver les données qui nous permettraient de le confirmer".

Est-ce que vous allez, d’ici cinq ans ou d’ici une durée déterminée, repartir et refaire une étude sur le même thème?

"J’espère, puisque cette collaboration avec cette fondation allemande a été vraiment extraordinaire. Nous avons pu travailler en autonomie, les résultats sont en train d’être présentés dans les cinq pays et j’espère qu’il y aura une suite, car c’est une question extrêmement délicate et les conclusions que nous avons tirées valent pour aujourd’hui. Peut-être qu’elles ne vaudront pas demain".

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