Oliviero Aseglio (RainbowHouse): "L'école ne parle pas assez d'homosexualité et de transidentité"

Deux jeunes ont été victimes d'une agression homophobe dans la nuit de vendredi à samedi à Gand. Selon la police locale qui a ouvert une enquête, trois personnes les ont attaqués, les blessant assez grièvement.

En 2018, le nombre d'agressions à caractère homophobe a fortement augmenté en Belgique.

Oliviero Aseglio, porte-parole de la RainbowHouse à Bruxelles, était l'invité de La Première pour en parler.

Parle-t-on d'une augmentation du nombre d'agressions ou d'une augmentation du nombre de plaintes ? 

"Ce sont deux choses différentes. Ces chiffres-là datent de 2018. Ce sont des chiffres d'Unia, qui font des signalements. Les personnes signalent une agression, un harcèlement. Et dans ces 125 signalements, il y avait 17 agressions physiques et il y avait 42 agressions verbales. Du coup, c'est un chiffre qui est vraiment en deçà de la réalité, beaucoup plus en deçà. Mais cette augmentation est plutôt synonyme du fait que les gens déclarent davantage le fait qu'ils ont été agressés et davantage le fait qu'ils se sentent menacés en tant que LGBT plutôt que, à mon avis, une augmentation des faits".

Vous parlez d'insultes et d'agressions physiques, ce sont deux choses qui sont répercutées dans les plaintes qui sont déposées ?

"Oui. En 2017, à la police, il y avait 38 faits d'agression pour motifs LGBTphobes. C'est très peu, 38 situations. Le problème est que les personnes n'osent toujours pas aller porter plainte et sont très mal à l'aise de devoir refaire leur coming out à un policier ou une policière et de devoir entrer dans un commissariat, qui sont des lieux un peu anxiogènes pour la population LGBT.

Et en général, les personnes n'ont pas envie que leur famille sache qu'elles ont été agressées pour ce motif-là, parce qu'elles ne sont pas ouvertement LGBT dans leur famille. Il y a 50% des LGBT en Belgique qui ne font pas leur coming out sur leur lieu de travail, donc ils n'ont pas envie que leurs collègues sachent non plus. Il y a aussi des situations où quelqu'un est marié et va se retrouver dans une situation homosexuelle à côté et ne va évidemment pas oser raconter son agression parce qu'on va savoir qu'il était en compagnie d'une personne avec qui il n'était pas censé être, etc.

Donc, en fait, il y a toujours un chiffre noir très important du nombre d'agressions, de la réalité des agressions et des lieux d'agressions aussi parce que les gens ne déclarent pas où ils sont agressés et changent le lieu où ils ont été agressés parce qu'ils ne veulent pas qu'on sache où ils étaient. Donc, tout ça est vraiment encore très nébuleux".

Qu'en est-il de l'accueil des victimes au sein des services de police ? 

"L'institution policière est une institution très patriarcale, avec beaucoup de masculinité toxique et une espèce de survirilité qui est heureusement en train d'évoluer positivement, et cela a évidemment des répercussions sur les victimes femmes et les victimes LGBTQ+. Donc, en général, c'est un lieu qui n'est pas hyper 'gay friendly', 'LGBT friendly'. Ce qu'on fait, ce qu'on explique aux policiers et ce pour quoi on les forme, c'est d'abord à apprendre à détecter le caractère homophobe, transphobe ou biphobe d'une agression. Ça veut dire qu'en fonction des insultes qui ont été données, en fonction du lieu où l'agression a eu lieu, en fonction de l'époque — par exemple autour de la Belgian Pride — en fonction d'une série de critères — par exemple il n'y a pas eu de vol, il y a seulement eu une agression pure et simple, comme à Gand — à ce moment-là on peut raisonnablement penser qu'il s'agit d'une agression homophobe, et donc que le motif de l'agresseur est l'homophobie.

À ce moment-là, la peine est augmentée et les policiers doivent compléter leur procès-verbal en fonction de ça et ça va directement au parquet, et le parquet sait qu'il y a la mention 'agression abjecte, homophobe', etc. Il s'agit donc de d'abord apprendre à compléter correctement les PV et aussi d'apprendre à faire un accueil correct des personnes qui ont subi toute une série d'agressions très difficiles à réexpliquer et très difficiles à partager.

L'infrastructure policière, il faut aussi le dire — ce n'est pas de la faute des policiers — n'est pas du tout suffisante au niveau d'heures de travail complètement démesurées pour les policiers, qui n'ont donc plus de courage pour prendre les plaintes correctement ou plus envie, etc. Il y a donc vraiment aussi un problème de soutien".

Quand les victimes portent plainte, quelles sont en général les suites ?

"Comme je vous le disais, dans les 125 signalements de Unia en 2018, il y avait environ 17 violences physiques et 42 agressions verbales. Dans les cas d'agressions verbales, on ne peut en général pratiquement rien faire. Il faut des témoins et c'est super compliqué. Il y a eu des lois — exactement les mêmes — pour les questions de harcèlement sexuel, mais ça ne marche pas du tout, c'est très difficile à prouver. Du coup, ça ne mène à rien.

En général, les plaintes sont beaucoup trop souvent classées sans suite et ça décourage énormément les personnes à porter plainte.

Ce qu'on a donc créé à la RainbowHouse aujourd'hui, en collaboration avec Equal Brussels, c'est l'Observatoire de Bruxelles de Prévention et de Sécurité. La Région Bruxelles-Capitale et nous avons créé une espèce de fiche de signalement à la RainbowHouse que les gens peuvent compléter soit en nous contactant par Internet, par téléphone, etc., soit en venant sur place, et nous allons donc prendre quelques minutes ou parfois quelques heures à écouter des gens et à prendre leur déposition, qui ne sont pas des dépositions officielles de police, mais qui sont juste un signalement pour débroussailler le terrain, qu'on va pouvoir ensuite apporter à la police.

Le fait de sortir ce genre de choses du contexte policier ou du contexte même de Unia, qui est parfois un contexte un peu stressant, a des effets très positifs. C'est comme la démédicalisation des tests HIV par exemple, c'est hors hôpital et ici on est hors institution policière. Les gens viennent alors nous fréquenter, nous qui sommes des personnes concernées et qui pouvons les comprendre. On écrit donc le signalement avec eux et s'ils veulent porter plainte par après, ce que nous conseillons évidemment parce que le recoupement des plaintes est ce qui fait qu'on retrouve les agresseurs, à ce moment-là ils le feront, mais ils ne le font pas systématiquement et c'est bien entendu leur droit de ne pas vouloir le faire".

Avez-vous vu une évolution ces 10 dernières années dans la manière dont les victimes réagissaient par rapport à ça ? Vont-elles porter plainte plus " facilement " ou de manière plus aisée qu'avant ?

"Disons qu'elles sont plus au courant de leurs droits et elles sont plus au courant de comment faire valoir leurs droits, ce qui est très important. C'est une forme d'empowerment, comme on dit en anglais, c'est-à-dire qu'elles ont plus confiance en elles. Le public LGBT crie plus, est plus soutenu par des campagnes à la télévision, est plus visibilisé et est plus montré de manière positive, donc ça renforce et c'est très important d'avoir des figures importantes.

Donc, la confiance que ces personnes ont est augmentée, ce qui est magnifique. Le problème est que plus on est en confiance, plus on est visible et plus ça énerve le public LGBTphobe et on a donc des répercussions comme celle qu'on a eue à Gand il y a quelques jours.

Ce qui est très important, c'est qu'en plus de la répression qui doit malheureusement avoir lieu, il y a aussi les questions d'éducation, de formation et de sensibilisation qui sont très importantes à l'école belge aujourd'hui, particulièrement francophone, que je connais bien. Il n'y a pas systématiquement des questions d'homosexualité bien traitées ou longuement traitées, et les questions de transidentité encore moins.

De même que maintenant on fait des formations dans les centres de réfugiés par exemple, les personnes qui sont en demande d'asile et qui sont des réfugiés découvrent pour la première fois les lois belges concernant ce sujet-là alors qu'elles vivent ici et qu'elles sont amenées à vivre ici. Il y a donc une question d'éducation et de formation qui est très importante. Au lieu de taper à la fin, il faut prévenir au départ".

 

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