Olivier De Schutter (UCL) sur le glyphosate: "La santé des Européens est en danger"

Pour l'ancien rapporteur de l'ONU sur le droit à l'alimentation et professeur de droit à l'UCL, invité de Matin Première, "les Etats, mais aussi le Parlement européen peuvent attaquer le règlement d'exécution de la Commission européenne" concernant la prolongation du glyphosate

"D'abord ce règlement viole le droit à la santé, le droit à l'environnement, il viole le principe de précaution : en l'absence d'e certitudes scientifiques quant à l'impact du glyphosate, il faut s'abstenir de le réautoriser c'est aussi simple que ça", a déclaré sur nos antennes Olivier De Schutter. 

"Il y a une mise en danger très claire de la santé des Européens" 

Pour lui, le caractère cancérigène du glyphosate a été conclu par un groupe d'experts qui dépend de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et qui travaille sous l'égide du Centre international de recherche contre le cancer. 

"Ce sont des experts qui travaillent de manière tout à fait indépendante, qui se basent sur les études scientifiques indépendantes, qui ont abouti à cette conclusion que le glyphosate était probablement cancérigène pour l'Homme, précise-t-il. Et c'est en dépit de cette conclusion que l'Union européenne avance tête baissée vers le renouvellement des autorisations d'écouler sur les marchés européens le glyphosate. Donc je pense qu'il y a une mise en danger très clair, consciente, de la santé des Européens dans ce dossier".

L'Union européenne nie le citoyen

Olivier De Schutter estime qu'il y a aujourd'hui "une véritable mise en cause du principe de démocratie dans l'Union européenne".

Le traité de Lisbonne (adopté en 2007, entré en vigueur en 2009) permet les initiatives citoyennes européennes. "Si un million au moins de citoyens et Européens sur sept Etats membres au moins, signent une demande que la Commission européenne avance telle ou telle proposition, la Commission européenne doit répondre. Et la Commission européenne a reçu cette initiative citoyenne européenne 'Stop glyphosate' qui a recueillie, à ce jour, 1,3 million signatures et la Commission européenne au lieu de répondre sur le fond, va de l'avant avec une proposition qui va à rebours de ce que cette initiative demande. Donc pour moi, il y a une véritable mise en cause du principe de démocratie dans l'Union européenne".

C'est une des raisons pour lesquelles un Etat pourrait contester la prolongation du glyphosate devant la justice européenne.

"En tout cas, c'est un des arguments importants que le Parlement européen, les Etats membres qui veulent annuler cette décision, peuvent mettre en avant. Très clairement, le traité sur l'Union européenne donne au citoyen le droit d'introduire une initiative citoyenne européenne. C'est priver ce droit de tout effet utile, de toute effectivité que de prendre une décision sans même répondre sur le fond aux arguments que cette initiative met en avant", explique-t-il. 

Il rappelle d'ailleurs qu'"il y a quand même huit Etats, dont la Belgique, qui ont voté contre le renouvellement du glyphosate et j'espère que ceux qui ont déclaré leur opposition vont agir devant la justice européenne. J'espère aussi qu'au Parlement européen, une majorité va se trouver pour attaquer cette décision devant la justice européenne".

L'incompréhensible soutien des agences européennes

L'ancien rapporteur de l'ONU sur le droit à l'alimentation affirme que l'OMS se retrouve "un peu isolée" dans ce dossier.

"Et ce qui est tout à fait choquant, c'est que les agences européennes qui sont censées veiller sur la santé des Européens, l'Autorité européenne de la sécurité des aliments (EFSA), et l'Agence européenne des produits chimiques (ECHA), ont toutes les deux conclu à l'absence de nocivité du glyphosate"

Cela s'explique, selon Olivier De Schutter, par le fait que "ces agences prennent en compte les études faites par Monsanto, par les scientifiques de Monsanto, sans mettre en doute l'indépendance avec laquelle ces études sont développées ; et en accordant à ces études le même crédit qu'à des études scientifiques indépendantes. Ce que refuse de faire l'OMS. La vraie différence entre ces différentes agences, c'est que l'OMS, elle, ne prend en compte que les études faites par les scientifiques indépendants et refuse de s'en remettre aux documents que lui remet l'industrie".

"Il est dans l'intérêt de Bayer que Monsanto puisse continuer d'écouler ses produits"

Olivier De Schutter confirme que le vote de l'Allemagne a été déterminant dans cette décision de l'Europe de prolonger le glyphosate.

Et ceci s'explique par cela : "Monsanto est en train d'être racheté par Bayer pour 66 milliards de dollars, c'est une somme très considérable qui va donner à ce nouveau Bayer-Monsanto une place absolument dominante dans le secteur de l'agrochimie".

Pour lui, il n'est donc "pas étonnant" que le ministre allemand de l'Agriculture, Christian Schmidt (CSU) ait voté en faveur du renouvellement du glyphosate. "C'est l'intérêt de Bayer que de ne pas racheter une coquille vide, explique-t-il. Donc le Roundup, le produit phare de Monsanto, est à base de glyphosate. Et bien entendu, il est dans l'intérêt de Bayer que Monsanto puisse continuer d'écouler ses produits"

"Donc ce vote du ministre allemand de l'Agriculture, contre le vœux de la coalition allemande actuellement au pouvoir - ce qui dans n'importe quelle démocratie fonctionnant normalement aurait dû amener Christian Schmidt à démissionner - peut s'expliquer sans doute par la défense d'intérêts stratégiques allemands", précise-t-il.

"Cela montre une certaine myopie des gouvernements"

A la question de savoir comment on en est arrivé là, Olivier De Schutter répond : "Le problème, c'est que l'on raisonne toujours dans le court terme. Comme s'il n'y avait pas d'alternatives à explorer, pour que dans le long terme, on aille vers des systèmes alimentaires plus durables. C'est choquant et cela montre une certaine myopie des gouvernements, comme d'ailleurs des entreprises. On ne peut pas continuer d'investir dans un système agroalimentaire qui dépend autant des énergies fossiles, qui émet autant de gaz à effet de serre, et qui, en plus, porte atteinte à la santé des hommes et des femmes".

"Les véritables alternatives existent"

Pour le professeur de droit à l'UCL, on en est là "parce qu'on n'explore pas les véritables alternatives qui pourtant existent et qui ont montré leur efficacité".

Lui-même travaille au sein d'un groupe d'experts internationaux (iPES FOOD) pour développer ces alternatives et il affirme que l'"on peut très facilement réduire de manière significative l'usage de pesticides et d'engrais chimiques par des méthodes culturales, des cultures associées, des légumineuses, de l'agroforesterie, des méthodes de contrôle biologique qui permettent d'utiliser moins de pesticides en s'assurant que les cultures se protègent les unes des autres"

Mais pour cela, "il faut un changement de mentalité chez les agriculteurs", précise-t-il. 

Olivier De Schutter rappelle d'ailleurs que l'alimentation et l'agriculture jouent un rôle vital dans la lutte contre le réchauffement climatique. "Les systèmes alimentaires représentent pratiquement un tiers des émissions de gaz à effet de serre à l'échelle mondiale. L'agriculture en elle-même, c'est 12-13%. Et les sols aujourd'hui ne fonctionnent plus bien comme puits de carbone. Ils pourraient être utilisés, exploités, de manière beaucoup plus compatible avec les changements climatiques", conclut-il.

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