Numéro Inami: "En 2018, 2300 à 2500 étudiants resteront sur le carreau"

Des étudiants en médecine expliquent leur action à l’entrée de l’hôpital de l’UCL à Woluwe-Saint-Lambert.
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Des étudiants en médecine expliquent leur action à l’entrée de l’hôpital de l’UCL à Woluwe-Saint-Lambert. - © RTBF

Plusieurs centaines d'étudiants en médecine et dentisterie de l'UCL et de l'ULB ont convergé jeudi à 11h00 place Martin V, dans le quartier Alma à Bruxelles, pour réclamer haut et fort un numéro Inami. "Il y a une pénurie de médecins qui grandit et on ne permet pas à des gens qui ont étudié sept ans de la combler", ont dénoncé les porte-paroles de la plate-forme Inami, qui coordonne les actions.

Toutes les facultés de médecine sont en grève ce jeudi. De même, les auditoires et la clinique de médecine dentaire de l'UCL seront fermés toute la journée a prévenu le Bureau des étudiants en dentisterie de l'UCL.

Les étudiants en dernière année de médecine de l’UCL, de l’ULB et de l’ULg ne se rendront pas sur leur lieu de stage. Ils protestent toujours contre le manque de numéros Inami, ce fameux sésame qui leur donne l'accès à la profession et permet à leurs patients d'être remboursés. Seul un étudiant sur deux y aura droit dès juin 2015. Les étudiants en dentisterie aussi sont concernés. Et chez eux, la mesure est encore plus drastique puisqu’à la fin de cette année, seuls quatre nouveaux dentistes sur 10 recevront ce numéro.

Aux cliniques universitaires de Saint-Luc, seul un service d’urgence sera assuré. Les autres rendez-vous ont été annulés.

Ecoutez à ce sujet le reportage d'Anne-Sophie Bruyndonckx. Elle a rencontré une vingtaine de stagiaires qui sont habituellement en première ligne pour recevoir les patients. Leur absence risque d’avoir quelques répercussions, notamment sur le temps d’attente des malades ou des blessés.

Des centaines d'étudiants en blouse blanche réunis sur le campus Alma

Tout comme leurs camarades de l'ULg, les étudiants bruxellois en dernière année de master en médecine et dentisterie ne se sont pas rendus sur leur lieu de stage jeudi matin. Après s'être rassemblés sur leurs campus respectifs, ils ont rejoint la place Martin V où ils ont entamé des chants de protestation. "Si tu veux un Inami tape dans tes mains", ont ainsi scandé les futurs diplômés. "Sept ans en avant, sept ans en arrière, c'est la politique du gouvernement", ont-ils également chanté.

Sur leurs calicots, on pouvait lire des slogans tels que "Maggie débloque nos Inami" ou "Toubib or not toubib, un Inami pour tous".

Les représentants du mouvement estudiantin ont ensuite pris la parole pour présenter leurs revendications. "On se base sur des chiffres désuets pour limiter la profession. On veut un cadastre maintenant", a ainsi clamé l'un d'eux. "Plus de 300 communes manquent de généralistes. Un médecin généraliste sur deux a plus de 55 ans. Que se passera-t-il si on ne nous permet pas de les remplacer? Nous, on ne veut pas devoir faire trois gardes par semaine", a-t-il poursuivi. "Nous ne voulons pas seulement un numéro Inami. Nous voulons aussi un refinancement des stages et des maîtres de stage en suffisance", a insisté une autre.

Une pique contre l'Absym

"Encore aujourd'hui, certaines associations professionnelles de médecins diffusent un message contradictoire. Leur corporatisme est dépassé", a déclaré un étudiant, en référence notamment à la position de l'Association belge des syndicats médicaux (Absym), qui plaide pour un numerus clausus et le maintien du contingentement des étudiants. "Sans réponse rapide, nous continuerons avec des actions qui iront crescendo", a-t-il conclu, longuement applaudi.

Après les discours, les étudiants se sont dispersés dans les rues de la capitale pour sensibiliser la population par petits groupes, notamment aux alentours des hôpitaux. "Nous avons fait de longues études stressantes, parfois loin de chez nous et, officieusement, nous avons déjà subi un processus de sélection. Pourtant, au final, on se lève chaque matin sans savoir si on pourra exercer notre métier", a ainsi témoigné à Belga un étudiant en dentisterie.

La plate-forme Inami, est constituée de la Fédération des étudiants francophones (FEF), de l'Union des étudiants de la Communauté française (Unécof), d'Action Inami, du Comité interuniversitaire des étudiants en médecine (CIUM), du Conseil de la jeunesse (CJ) et des conseils étudiants des cinq universités francophones.

"L'objectif est que plus personne n'ignore la situation à laquelle nous sommes confrontés."

"Les étudiants sont émotionnellement atteints, ils ont besoin d'agir, de prendre les choses en main", explique Richard Duport, vice-président du Comité interuniversitaire des étudiants en médecine (CIUM), qui participe à l'action organisée à Liège. "L'objectif est que plus personne n'ignore la situation à laquelle nous sommes confrontés." L'accès à l'hôpital n'est toutefois pas bloqué.

L'après-midi, ces étudiants devaient se rendre dans le centre-ville de Liège puis devant le siège du PS, place Sainte-Véronique, pour interpeller le ministre de l'Enseignement supérieur, Jean-Claude Marcourt.

Maggie De Block : "La (future) solution ne peut pas pénaliser les étudiants"

"Une rencontre avec la ministre Maggie De Block est prévue le 6 novembre en matinée", explique Corinne Martin, présidente de la Fédération des Étudiants Francophones (FEF). "Nous réclamons principalement trois choses: un numéro Inami pour tous les étudiants, un cadastre mis à jour du nombre de médecins et de leur activité et un refinancement des institutions pour que l'on puisse organiser des stages."

Dans l'immédiat, la ministre de la santé, Maggie De Block ne souhaite pas réagir à cette grève des étudiants. Elle dit attendre le rapport qu'elle a demandé à son administration, ainsi que la concertation prévue avec la Commission de planification et les acteurs concernés par le dossier.

Par ailleurs, Maggie De Block renvoie à ses dernières déclarations, jeudi dernier à la Chambre. A l'occasion d'une question de la cheffe de groupe cdH, Catherine Fonck, elle avait alors fait part de son souhait de trouver une solution durable : "Cette solution ne peut pas pénaliser les étudiants. Ils ne sont pas responsables du système qui leur est imposé".

"Les Communautés devront prendre leurs responsabilités"

Pour la ministre de la Santé, le problème se situe avant tout au moment de l’entrée dans les études de médecine : "Un surnombre d’inscriptions s’est produit ces dernières années. Il est évident qu’un dialogue doit avoir lieu et que les Communautés devront prendre leurs responsabilités. "Mais pas question, pour l’instant de donner des détails sur la prochaine réforme du système. "La concertation nécessaire avec tous les acteurs doit encore avoir lieu. A moyen terme, le gouvernement prévoit un cadastre détaillé et fiable de toutes les professions des soins de santé et cela permettra aux commissions de planification de mieux faire concorder les flux dans les professions de santé", avait encore précisé la ministre en réponse à la question parlementaire.

Il manque 600 à 800 urgentistes en Belgique

Dans les services d’urgence des hôpitaux, la prise en charge des patients n'est pas impactée. Mais par exemple aux cliniques Universitaires Saint-Luc, il faudra se passer d’une vingtaine de stagiaires. Pas question pour autant de critiquer cette action de mobilisation. Le Docteur Philippe Meert, chef du service des urgences,  soutient ses stagiaires.

"Nous sommes totalement en solidarité avec les facultés, les doyens et, je crois, l’ensemble des médecins. En particulier ceux qui ont un métier dans une spécialité où il manque de médecins. Les cadastres l’ont bien montré : il y a des spécialités en souffrance parce que nous n’avons pas les spécialistes dont nous avons besoin. Il manque 600 à 800 urgentistes en Belgique pour fonctionner de façon optimale. On va dans le mur en matière d’encadrement médical dans ce pays."

Pour Benoit Morelle, en dernière année de médecine à l’ULg, l’échéance est proche : "A 8 mois de la fin de nos études, on ne sait rien, ni sur ceux qui obtiendront un numéro Inami, ni sur les éventuels débouchés de ceux qui n’en auront pas… On ne sait rien."

Vincent d’Orio, doyen de la faculté de médecine de l’Université de liège y voit "un échec au niveau des étudiants et de la faculté puisque l’on ne peut pas poursuivre la formation des étudiants. La situation sera encore plus dramatique en 2018, lorsque 2300 à 2500 étudiants resteront sur le carreau."

Marie Duflot, étudiante en médecine vétérinaire tire un constat encore plus noir, puisque seuls 40% des diplômés de cette année devraient recevoir le précieux sésame : "Nous voulons un numéro Inami pour tous parce que nous avons réussi nos études."

La situation n’est pas meilleure chez les dentistes de l’UCL en Woluwe où Charles Pilipili, directeur de l’école de médecine dentaire partage les mêmes craintes et tire les mêmes constats : "Pendant un temps cela a été, mais quand on a supprimé le numerus clausus on a assisté à une flambée du nombre des étudiants, tandis que la Communauté française nous interdit de refuser des étudiants qui sont finançables." Pourtant, chez les dentistes également, seuls 40% des diplômés de cette année auront droit à un numéro Inami. Et cela alors que les études sont coûteuses. "En plus du minerval, il faut compter 4500 euros pour le matériel utilisé durant leur formation".

A cela s’ajoute un sentiment d’injustice à l’égard des praticiens étrangers : les diplômés d’un autre pays européen qui viennent travailler en Belgique obtiendraient automatiquement leur numéro Inami.

Récupérer certains numéros Inami devenus obsolètes

Une piste consisterait à récupérer les numéros Inami non utilisés. C’est le cas pour les médecins retraités, les médecins du travail et les praticiens ayant une autre activité professionnelle. Mais aucun recensement des numéros tombés en désuétude n’est aujourd'hui disponible. Et tout le monde monde conserver ce qu'il considère comme un droit.

C’est le cas pour Claude Wallemacq, un médecin de 90 ans qui conserve le précieux numéro pour délivrer, à l’occasion, des prescriptions pour les membres de sa famille. Il dit le conserver "par habitude, comme on garde une médaille… Si on ne me le retire pas, je le garderai."

D’autres veulent le garder à tout prix. Comme Dominique Notte, un médecin entré en politique. Il invoque l’insécurité des mandats publics pour justifier le maintien de son numéro. Pour cela, il assure le nombre de contacts patients et la formation continue nécessaires, ainsi que les rôles de garde.

Enfin, le médecin du travail Jean-Claude Loneux considérerait le retrait de son numéro Inami comme une frustration : "Cela fait partie du métier de médecin même si les prescriptions et les demandes d’analyses sont occasionnelles". Peu de chance donc que les numéros non utilisés surgissent comme par enchantement au lendemain de la grève que mènent les étudiants ce jeudi. Dans les jours qui viennent, Maggie De Block aura du pain sur la planche.

Poursuite de la grève vendredi

En fin de journée, les étudiants de master en médecine et dentisterie de l'UCL et de l'ULB tiraient un bilan positif de leur grève. "Environ 600 étudiants ont participé à la manifestation à Alma", rapporte Merlin Gevers, co-président de l'Assemblée générale des étudiants de Louvain (AGL).

Les étudiants de l'ULB ont décidé de maintenir la grève et de ne pas se rendre sur leur lieu de stage vendredi. Aucune manifestation n'est prévue, mais "nous travaillerons dans l'ombre pour préparer la suite des opérations", explique Gilles Dosin, le coordinateur des Master 4 en médecine de l'ULB. "Nous voulons mettre en place des actions au niveau de l'ensemble de l'université, avec beaucoup plus de moyens", indique-t-il. Une assemblée générale est en cours pour planifier ces actions et une autre aura lieu vendredi soir pour décider de la reconduction ou non de la grève ces prochains jours.

Les étudiants de l'UCL tiennent eux aussi une assemblée générale. Mais ils n'ont pas encore décidé s'ils poursuivront la grève vendredi, souligne Merlin Gevers. "Il y a deux options. Soit les étudiants reconduisent la grève, soit ils se concentrent sur la rencontre prévue avec la ministre Maggie De Block le 6 novembre. Ils pourraient décider de ne pas griller toutes leurs cartouches et reporter leurs actions à ce jour-là". Leur choix devrait être connu en début de soirée.

Quoi qu'il en soit, les deux représentants se réjouissent du succès de la journée écoulée. "Les contacts avec la population ont été très positifs. Une large majorité est derrière nous. Les médecins rencontrés devant les hôpitaux ont aussi montré leur soutien, ce qui est très important pour nous", témoigne ainsi le délégué de l'ULB.

RTBF avec agences

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