"Nous ne pourrons pas supporter un deuxième pic"

CQFD, Ce Qui Fait Débat, en mode grand entretien: 25 minutes quotidiennes avec un spécialiste, pour vous aider à mieux comprendre/vivre la crise du coronavirus, mais aussi pour vous permettre de poser VOS questions (via l'adresse mail cqfdrtbf@rtbf.be). Notre invité, ce mercredi: Arnaud Bruyneel, infirmier en soins intensifs et président de la SIZ Nursing (représentant les infirmiers francophones de soins intensifs).

Nous ne pourrons pas supporter un deuxième pic

Arnaud Bruyneel accueille favorablement la prolongation du confinement jusqu'au 3 mai. "Nos services sont à la limite de la saturation, nous ne pourrons pas supporter un deuxième pic, d'un point de vue physique comme psychologique", explique-t-il. La diminution du nombre d'hospitalisations en soins intensifs n'est pas encore ressentie dans le vécu du personnel infirmier, poursuit l'infirmier en soins intensifs au CHU Tivoli: "les taux d'occupation restent à la limite de la saturation dans les soins intensifs, et même dans d'autres unités".

Une charge doublée en soins intensifs

Les infirmiers en soins intensifs subissent une charge de travail excessive. Ce constat a été objectivé dans une étude co-dirigée par Arnaud Bruyneel l'an dernier, auprès de 16 hôpitaux de la Fédération Wallonie Bruxelles. Cette charge est deux fois supérieure à la norme prévue pour le personnel, selon cette étude. En effet, la norme (qui date de 1998) prévoit un infirmier pour trois patients. Dans les soins intensifs, la charge est telle qu'un infirmier ne sait s'occuper que d'un patient et demi. "Cette norme est ancienne, beaucoup de choses ont changé depuis 1998", commente le président de la SIZ Nursing, "ça devrait être le double. Le KCE a d'ailleurs confirmé nos conclusions dans une étude publiée en début de cette année".

"Ces résultats scientifiques ne sont pas neufs", poursuit l'infirmier, "cela fait des années qu'on essaie de le dire à nos politiciens, nous n'avons jamais été entendus. Pour la ministre de la santé, ce n'est pas un problème de nombre d'infirmiers mais d'organisation!". 

Il va falloir rattraper tout le retard opératoire

Arnaud Bruyneel l'affirme, les conséquences du manque chronique de personnel en soins intensifs sont plus lourdes encore dans le contexte actuel. Outre une surcharge de travail qui impacte directement la qualité des soins et la sécurité des patients, il y a des heures prestées qui ne seront probablement jamais récupérées, beaucoup d'inquiétudes concernant la possibilité de prendre ses congés légaux, ou d'être remplacé avec le personnel adéquat. 

"Quand la crise sera finie, on va devoir rattraper tout le programme opératoire qui a pris du retard. Pour l'année 2020, on va être à flux tendu tout le temps [...] Il faut engager du personnel, mais aussi revoir la loi, la norme qui légifère le nombre d'infirmier au chevet du malade", soutient le président de la SIZ Nursing.

2020, "Année des infirmiers"

Le monde manque de 6 millions de professionnels infirmiers, selon un récent rapport de l'Organisation Mondiale de la Santé. Les manques les plus criants se trouvent dans les pays les plus pauvres, sur le continent africain notamment. L'OMS s'inquiète aussi de voir les pays les plus riches ne pas former assez d'infirmiers. Conséquences: ils dépendent de l’immigration et aggravent les pénuries dans les pays de départ. 

Aujourd'hui, l'OMS appelle les Etats à réinvestir dans la formation, l’emploi et l’encadrement, en priorité. "L’investissement dans cette profession représente un bénéfice pour la société, et non un coût", dit le rapport dans lequel l'OMS formule une série de recommandations. Parmi celles-ci: "l'amélioration des conditions de travail, en assurant des effectifs de personnels suffisants, une rémunération juste, et en respectant le droit à la santé et à la sécurité́ au travail". 

Un grand défi pour cette année qui fête le 200ème anniversaire de la naissance de Florence Nightingale, pionnière des soins infirmiers modernes. L'OMS avait justement proclamé l'année 2020 "Année des infirmiers". "Les infirmiers sont la colonne vertébrale des soins de santé, l'OMS le reconnaît. C'est un métier qui n'est pas suffisamment valorisé. Un métier qui a profondément évolué ces 25 dernières années, qui reste passionnant, et qu'il faut rendre attractif", conclut Arnaud Bruyneel.

 

CQFD, Ce Qui Fait Débat, en mode grand entretien: Chaque jour à 18h20 sur La Première et à 20h35 sur La Trois. L'entièreté de l'émission à revoir ci-dessous:

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