Noir Jaune Blues: la société belge profondément divisée

Et si la société belge était fragmentée entre quatre groupes très différents, aux visions du monde et aux valeurs parfois opposées? C’est en tout cas ce qui ressort de la grande étude "Noir, Jaune, Blues 2017" publiée par Le Soir et la RTBF.

 

 

 

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Quatre groupes aux visions du monde et aux valeurs parfois opposées. © Extrait de l'étude: "Quel monde voulons-nous bâtir? 10 clés pour comprendre l’état de l’opinion publique belge" par Benoît Scheuer

Dans chacun de ces groupes, les individus ont les mêmes rapports au temps, à l'altérité, à l'économie, etc. Mais ils se différencient nettement entre eux.

Les abandonnés

Ils représentent 26% de la société. Ils ont l'impression d'être victimes de tout: des immigrés qui les envahissent et veulent s’imposer à eux, des élites en général, de l’Etat et de la Protection sociale qui les ont totalement abandonnés et qui préfèrent aider les étrangers, de l’Islam qui les menace dans leurs façons de vivre, de la globalisation qui les noie et nie leurs identités, de la société qui leur paraît totalement fermée, qui ne leur offre aucune possibilité de montrer ce dont ils sont capables, qui ne les intègre pas mais au contraire, les rejette, les exclut, de toutes les institutions qui les laissent tomber, ne les aide pas (d’ailleurs ils n’iraient pas voter si le vote n’était pas obligatoire), du marché de l’emploi qui les exclut, de l’ascenseur social qui leur fait descendre les marches, qui les déclasse, des autres en général. Chez eux, le rejet des immigrés est puissant: "il y en a beaucoup trop", ils avancent la préférence nationale pour les emplois, ils rêvent d’un repli sur soi par le rétablissement des frontières entre les pays européens et même l’édification de murs. Ils ont envie du rétablissement de la peine de mort, ils ont la conviction que les sociétés de diversité ne sont pas du tout une source d’enrichissement, qu’il y a trop d’assistés en Belgique. Ils affirment même qu’il y a des races, et qu’il y a des races supérieures ! Ils rejettent une société où "il y a trop de libertés".

En conséquence ils n’attendent plus rien de la puissance publique et de la démocratie qui selon eux fonctionnent très mal. Leur colère s’exprime par le souhait d’un vrai pouvoir fort "pour nettoyer tout cela".

Parmi une liste possible d’actions à entreprendre, pour eux, et ils sont les seuls à affirmer cela: la priorité est de fermer les frontières aux migrants, ils rappellent ainsi leur obsession des "étrangers". Ensuite, rétablir une Sécurité sociale qui les protège vraiment et arrêter de verser des allocations aux étrangers et de ne les réserver qu’aux belges. Tendanciellement, cette vision du monde se retrouve davantage parmi ceux ayant un capital culturel et économique faible, milieu populaire, plutôt âgés (plus de 55 ans), peu parmi les jeunes. Ce sont des "belgo-belges", c’est-à-dire nés belges et de parents et de grands-parents eux-mêmes nés belges. Quand ils se positionnent sur l’échelle gauche-droite, c’est à l’extrême-droite et à droite.

Les traditionalistes

D’emblée, ce qui caractérise le plus ces individus est une double logique: d'abord, leur acceptation du système, c’est uniquement parmi eux que l’on observe des niveaux de confiance dans les diverses institutions dont le système politique, l’économie, etc. Ensuite leur volonté de conserver une société exclusivement mue par des valeurs occidentales, davantage au niveau culturel que religieux proprement dit (plutôt les styles / modes de vies) qui est actuellement, selon eux, vraiment menacée par l’Islam.
A leurs yeux, la seule menace, c’est l’Islam. Mais aussi les syndicats de travailleurs et l’action citoyenne. Ils sont modérément critiques par rapport aux excès de la globalisation. Ils ne pensent pas de façon claire que les inégalités sociales s’accroissent, ou en tout cas, ce n’est pas "insupportable". Ils reconnaissent que la dégradation de l’environnement est une réalité. Pour eux, il faut continuer à faire fonctionner la société sans vouloir la changer (sauf se battre contre l’Islam). Parmi une liste possible d’actions à entreprendre, pour eux, et ils sont les seuls à affirmer cela : la priorité est de relancer l’économie et de créer de l’emploi. Ensuite de réduire les pollutions, de lutter contre l’insécurité dans les villes (petite délinquance, incivilités), et bien sûr lutter contre les radicalisations religieuses. Ils ne craignent pas le futur.

Les ambivalents

Ce qui frappe chez ces individus est qu’ils adoptent une position ambivalente sur la plupart des sujets. Ne sachant pas choisir, ils expriment des avis non tranchés, indécis, mitigés. Ils sont hésitants sur tous les sujets: ceci concerne tant leur perception des autres, des immigrés, de l’Islam, de la globalisation, des institutions, de l’économie que de leur propre avenir, que de l’image d’eux-mêmes: ils disent ne pas vraiment subir ce qu’il leur arrive mais n’être pas pour autant vraiment des acteurs de leur vie. Tendanciellement, ce profil se retrouve davantage parmi des jeunes (moins de 35 ans). Le fait qu’il s’agisse tendanciellement davantage de jeunes pourrait signifier que ce sont des individus en construction.

Les renaissants

Ce qui caractérise le plus ces individus, c’est l’idée que l’on n’est pas condamné à subir et qu’on peut changer les choses, qu’on peut avoir une capacité d’agir. Ils sont très conscients de l’état du monde mais ils affirment spontanément: leur ouverture aux autres, notamment en exprimant que l’immigration est une source d’enrichissement culturel, qu’il n’y a pas "trop d’immigrés" en Belgique, qu’il ne faut pas la préférence nationale en matière d’emploi, qu’il n’ y a pas trop d’assistés. Ils ne sont pas du tout dans la paranoïa antimusulmane. Leur ouverture au monde est une réalité, par exemple en rejetant radicalement l’idée de rétablir des frontières entre les pays européens, en disant que la société leur permet de montrer ce dont ils sont capables, en affirmant que la Sécurité sociale protègent encore les citoyens même s’ils expriment une défiance globale à l’égard de toutes les institutions. Ils sont conscients des dominations multiples que divers pouvoirs (financiers, économiques, politiques, etc.) exercent sur les individus. Leur vécu est celui d’acteurs qui, au nom d’un droit universel, celui du droit à la dignité, se battent contre toutes les dominations. C’est à travers ces combats au sein de la société civile qu’ils ont une capacité d’agir. Ce sont des mouvements ethico-démocratiques et non pas politiciens.

Bien sûr, dans la rue, vous ne croiserez pas un individu qui répond à tous les aspects d'un seul groupe, rien n'est figé. Mais ces catégories donnent indéniablement une tendance de fond sur la société belge en 2017.

 

La Méthodologie

50 entretiens en face à face avec des chercheurs de Survey and Action pour dégager les thèmes du questionnaire. Une première vague d’enquête du 15 septembre au 30 octobre  2015 avec 2344 personnes interrogées, une seconde du 20 août au 20 septembre 2016, 2390 personnes. 4734 entretiens au total, marge d'erreur de 2%.

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