Noir Jaune Blues et après? Carnet de bord de notre immersion place Flagey

1er jour

Une salade de poulpe pour attaquer notre immersion place Flagey. Une spécialité portugaise. Un plat qui convient aussi parfaitement à la chaleur qui règne sur la plus grande place de Bruxelles. C’est là que nous rencontrons Laurence. Cette Secretaire au CPAS d’Ixelles habite le quartier depuis plusieurs années. " Ici ça vit tout le temps. Matin, midi et soir on ressent sans cesse la frénésie. Maintenant, si j’ai un reproche à faire, c’est le manque d’infrastructures pour les jeunes. Pas de plaine de jeux, pas de terrain de basket ou de football. Ça manque. Et puis y a aussi beaucoup d’incivilité sur la place. Des tags, des déchets. Et de plus en plus de SDF ".

 

Quartier vivant, quartier bruyant

Direction la rue du Belvédère, juste derrière la place Flagey. En ce début d’après-midi, les nombreux cafés de cette petite artère résidentielle sont encore fermés. Nous rentrons dans l’atelier de Sophie. La jeune femme restaure des meubles rétro et les vend. " Le quartier est en train d’exploser. Y a de plus en plus de petits commerces de niche. Des bars. Des restaurants. Ma clientèle est internationale. C’est vraiment un quartier vivant avec pleins de communautés différentes et une chouette cohésion sociale. Après qui dit quartier vivant dit quartier bruyant. Dans la rue y a plusieurs cafés. Ça crie parfois jusqu’aux petites heures de la nuit. Quand j’ouvre mon atelier le matin, je retrouve souvent des bouteilles cassées et pas mal de déchets. Avec l’alcool, y a parfois des bagarres aussi ".

 

La frénésie de la nuit

Depuis quelques semaines, une ordonnance communale interdit de boire de l’alcool sur la voie publique après une heure du matin. Une heure, c’est aussi l’heure à laquelle les terrasses doivent être rangées.

Samir est barman au café O’Regua, un café portugais ouvert depuis 26 ans. " C’est vrai que les nuisances sonores sont importantes. Surtout le vendredi soir et le samedi soir. Il faut trouver des solutions pour contenter tout le monde. Aussi bien le riverain qui veut dormir. Que le cafetier qui veut faire rentrer de l’argent. Ou encore le client qui veut se détendre et faire la fête. Mais il faut du dialogue. Et pas prendre des décisions qui n’ont pas été concertées avec les commerçants ".

Le soir tombe sur la place Flagey. La foire est là pour une quinzaine de jours. Ce qui n’empêche pas Laurent d’organiser des parties d’échec sur l’un des bancs de la place. " J’ai vécu dans la rue pendant des années. Aujourd’hui j’ai un logement du CPAS et je travaille comme article 60. Y a beaucoup de monde qui vient jouer ici aux échecs. Je suis là tous les jours à partir de 16 heures. J’aimerais bien que la commune me prête un local. Mais les politiciens ils s’en foutent des gens comme moi ".

Les terrasses de café sont pleines. Elles explosent même. Alors les gens s’asseyent par terre. Certains consomment de l’alcool qu’ils ont acheté dans un night shop. D’autres se ravitaillent dans les différents bars du quartier. Étudiants, travailleurs, jeunes moins jeunes. La population est métissée. Même le prince Laurent est de la partie. Il s’apprête à quitter Flagey avec un magnifique scooter dernier cri.

La soirée ne fait que commencer.

Jour 2

Un réveil vers 10 heures après une nuit à fréquenter les nombreux bars du quartier Flagey. Nous nous rendons dans un restaurant social de la chaussée de Boendael. Ici l’on forme des demandeurs d’emploi à devenir commis de cuisine. C’est l’ASBL Arpaije qui s’occupe de cela depuis 1988. Pour 12 euros l’on vous sert un menu 3 services pour le moins élaboré. Scampis , tartare de bœuf, île flottante. Un délice. " Beaucoup de gens du quartier viennent manger ici. Vous savez Ixelles c’est un village. C’est une vraie spécificité par rapport à d’autres communes de Bruxelles. Ici les gens se parlent quels que soient leur milieu social ou leur origine culturelle ".

Des loyers qui ne cessent d’augmenter

 

En rentrant dans une librairie nous faisons la connaissance de Guy. A 63 ans, ce fils de régisseur d’orchestre à la RTBF habite Flagey depuis 27 ans. " Mais je connais le quartier depuis que je suis tout petit. Souvent j’accompagnais mon père voir des concerts quand la RTBF était encore à la place Flagey dans la maison de la radio ". Guy est un personnage haut en couleur. Un echte brusseleir. Et aussi une mémoire vivante du quartier. " Avant y avait encore moyen de déloger pour pas trop cher. Maintenant les loyers explosent. 700 euros pour deux petites pièces. Moi j’appelle pas ça un appartement. J’appelle ça une niche ".

Jour 3

La place Flagey, c’est aussi une intense activité économique et professionnelle. Outre les nombreux commerces, de plus en plus d’espaces de coworking s’implantent en différents endroits du quartier. Dans l’un d’entre eux, se trouve la rédaction du journal Médor, le magazine trimestriel d’investigation.

Médor, un journal en plein quartier Flagey

Médor a été fondé en 2015 par 17 journalistes, photographes, graphistes, dessinateurs et programmeurs. Médor c’est aussi un journal qui fonctionne comme une coopérative citoyenne. Une façon de garantir son indépendance en n’étant soumis à aucun actionnaire, à aucune société commerciale.

"Cela fait deux ans que nous sommes installés à Flagey" explique Pierre Huyghebaert, l’une des chevilles ouvrières de Médor. "Je dirais que le quartier résiste à une gentrification rapide. En nous installant ici, en rénovant ce qui était un chancre, en partageant nos bureaux avec des créateurs de contenu, nous participons à cette gentrification. Mais je trouve que le quartier résiste. Il reste populaire, il reste relativement énervé la nuit. Et puis souvenons-nous de la plateforme Flagey. Cette initiative citoyenne a forcé la commune et la Région à revoir leurs plans en ce qui concerne l’aménagement de la place au début des années 2000. C’est exceptionnel".

La Nostalgie d’avant les travaux

Direction Le Loire en face du théâtre Marny. Le Loire c’est tout simplement le plus ancien troquet du quartier Flagey. Une clientèle d’habitués qui se retrouvent notamment pour regarder les matchs de foot du Sporting d’Anderlecht. Le patron s’appelle Michel, fringant octogénaire et grand fan de pétanque. Michel est un nostalgique. "La place Flagey a beaucoup changé depuis les travaux. Aujourd’hui, moi je trouve qu’il y a deux Flagey. Le Flagey du côté du Belga avec sa clientèle qui passe qui n’habite pas ici et qui ne respecte rien. Et puis nous les anciens , côté rue Malibran, chaussée d’Ixelles. Y a comme une frontière désormais. Là-bas ce n’est plus pour nous."

Jour 4

Redynamiteur de la place Flagey selon ses admirateurs, fossoyeur du quartier pour ses détracteurs, Dominique Janne est un personnage haut en couleurs.

Le businessman de la place Flagey

Producteur de cinéma, propriétaire un temps du journal satyrique Pan, l’homme d’affaire né au Katanga en République Démocratique du Congo a ses bureaux au dernier étage d’un immeuble de la place Flagey. Son impressionnante terrasse domine toute la place et offre une vue impressionnante de Bruxelles.

"Cela fait 15 ans que je suis ici. Aujourd’hui, j’ai racheté environ 40 surfaces commerciales dans le quartier. Je fonctionne au projet. Au coup de cœur pour les personnes. L’argent c’est secondaire."

Une voracité qui ne plait pas à tout le monde.

"Qui sont mes détracteurs ? Je ne les connais pas. Qu’ils viennent me parler. Moi je suis là pour qu’on puisse faire la fête sur la place Flagey. Pour faire du quartier un endroit de liberté, un endroit convivial. Des banques il y en a assez sur la place. Je viens de racheter un ancien café dans la chaussée d’Ixelles. Une ASBL de musiciens vient de s’y installer, la Brussels Rock School. Et parmi eux, y a mon prof de batterie. C’est ça qui me plaît."

Jour 5

Dernier jour de notre immersion dans le quartier de la place Flagey. Un Flagey bruyant multiple et parfois particulièrement prisé.

Flagey multiculturel, Flagey hors de prix

Après un petit tour dans la communauté musulmane de la rue Malibran, un crochet dans une ASBL portugaise et une frite sur la place pour se remplir le ventre, nous nous dirigeons dans un quartier plus huppé du côté de la rue du Bourgmestre et des étangs d’Ixelles.

Ici, on a connu et on connaît encore une flambée des prix de l’immobilier tout à fait impressionnante. C’est bien simple, ici le prix au mètre carré est tout simplement le plus élevé de Belgique.

Un quartier que Jacqueline habite depuis 20 ans. "C’est une maison dont Nani a hérité. Sans quoi je n’aurais sans doute jamais pu m’y installer. La flambée des prix s’explique par l’arrivée de très nombreux expatriés qui travaillent dans les institutions européennes. Plutôt que louer, beaucoup ont décidé d’acheter ici, surtout les Français. Face à cette demande, beaucoup de gens ont alors vendu ce qui explique cette flambée des prix. Aujourd’hui, un jeune couple avec deux salaires est incapable de se loger ici. Même les locations se font à des prix particulièrement élevés".

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