Ce qu'il se passera si on déconfine en mars, avril ou mai: voici comment des biostatisticiens ont calculé l'évolution de l'épidémie

Il y a tout juste un an, le gouvernement fédéral établissait un plan pour lutter contre le Covid-19. Un plan en trois phases dont toutes les digues sont tombées les unes après les autres pour mener à la situation que l’on connaît. Un an plus tard, la Belgique a connu sa deuxième vague qui a placé l’épidémie sur un plateau. Alors, que fait-on maintenant ? Quel secteur va-t-on déconfiner ? Réponses ce vendredi lors d’un comité de concertation où chaque parti aimerait tirer la couverture à lui.

Mais comment prendre des décisions et les expliquer à la population quand on ignore de quoi demain sera fait ? Qui décide vraiment dans le concert des experts et des politiques ? Dans ce contexte rempli de questions, Alexander De Croo a organisé une conférence de presse surprise ce lundi. Objectif : expliquer les données que les différents niveaux de pouvoir ont à leur disposition pour gérer le virus.


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"Je pense qu’au moment où on se trouve, c’est normal de donner de la place à la science", a déclaré le Premier ministre. S’agit-il là d’une manœuvre politique en vue du comité ou d’une tentative de pédagogie pour une population déboussolée ? En tout cas, il a été largement question de chiffres

En se basant sur des données statistiques et des enquêtes menées sur le comportement des Belges, des biostatisticiens de plusieurs universités du pays ont élaboré des modèles mathématiques pour tenter de prédire l’impact qu’aurait un déconfinement sur l’évolution de l’épidémie en Belgique. En particulier, le poids que cela ferait peser sur les épaules des soins de santé. Ce travail a aussi tenté de tenir compte du variant britannique du Covid, plus contagieux.

Que trouve-t-on dans ces modèles ?

Ces biostatisticiens ont calculé ce qu’il se passerait si l’on devait assouplir les mesures et permettre aux Belges de revivre comme en septembre dernier, la période depuis mars 2020 où les restrictions ont été les plus faibles. Les restaurants étaient ouverts et il était par exemple permis d’avoir des contacts proches avec jusqu’à une dizaine de personnes.

Les experts ont calculé les effets d’un assouplissement de cette ampleur au 1er mars, au 1er avril et au 1er mai. Sans surprise, plus les assouplissements des mesures Covid interviendront tard, plus l’effet de la vaccination sera grand et plus l’impact sera limité sur l’augmentation des hospitalisations.

Dans ce schéma, un relâchement des mesures au 1er mars est présenté comme le plus mauvais des scénarios. On observerait dans le courant du mois d’avril un pic de l’épidémie comparable à ce que la Belgique a connu en novembre ou lors du premier confinement. Si le variant britannique du Covid devait être plus virulent que ce que l’on en sait actuellement, ce nouveau pic épidémique pourrait même, selon les experts, être deux fois plus important.

La recette du modèle mis au point notamment par le professeur de biostatistique à l’université d’Anvers Steven Abrams, est complexe. On en trouve le détail dans un long article mis en ligne sous forme de prépublication (c’est-à-dire que l’étude est publiée sans avoir été revue par des pairs).


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Ce lundi, c’est Nicolas Franco, chercheur postdoctorant à l’université de Namur, qui a présenté ces résultats en français. Ce spécialiste des chiffres a prévenu d’entrée de jeu : il s’agit de "modèles extrêmement complexes qui se basent sur les données les plus fiables possibles qu’on puisse avoir au niveau de l’épidémie". Parmi celles-ci :

  • Le nombre d’admissions à l’hôpital ;
  • le nombre de décès ;
  • la présence d’anticorps dans le sang, détectée lors des tests sérologiques dans la population belge ;
  • des informations sur les contacts sociaux. Par exemple la quantité de contacts "que les personnes dans la population belge peuvent avoir lors de leurs différentes activités et suivant les âges [des gens] qu’ils rencontrent lors de ces contacts".

Concernant les données épidémiologiques, les données s’arrêtent au 10 février dernier et ne tenaient donc pas compte des dynamiques de ces derniers jours.

Partant de là, les modèles ont intégré d’autres facteurs :

  • L’impact du variant britannique qui devient de plus en plus présent ;
  • l’influence de la vaccination qui va permettre d’endiguer la diffusion du virus.

Ces deux facteurs sont assez incertains. En théorie, le rythme de la vaccination devrait s’accélérer dans les prochaines semaines. Le grand public aura accès au vaccin "dans le courant du mois de mai", a ainsi rappelé ce mardi Sabine Stordeur, la coresponsable de la task-force vaccination.

Quant aux variants, leur contagiosité est encore mal connue. Différentes estimations existent à l’heure actuelle. "Les meilleures estimations actuelles donnent une transmission augmentée de l’ordre de 50% par rapport aux souches traditionnelles. Cela veut dire que si une personne qui est infectée infecte une autre personne avec le variant britannique, elle se met à infecter une personne et demi. Ce qui change un peu la donne au niveau de l’épidémie […] Actuellement, les modèles montrent que ce variant va devenir dominant en Belgique, il devrait représenter la très grande majorité des nouvelles infections aux alentours de la moitié du mois de mars", a détaillé Nicolas Franco en conférence de presse.

Mais cette contagiosité du variant britannique pourrait aussi bien être de 30%… ou de 70%. Le modèle prend en compte cette variation et propose trois scénarios différents. Comme l’explique Nicolas Franco, "actuellement, les trois courbes se rejoignent quasiment. Cela veut dire qu’il est à l’heure actuelle impossible de pouvoir exclure l’un de ces trois scénarios".

Comment lire les graphiques ?

Sur les graphiques ci-dessus, l’axe horizontal montre le temps depuis mars 2020. L’axe vertical représente le nombre de nouvelles hospitalisations. Et les petites bulles ? Cela représente les données des hospitalisations "qui sont une toute petite partie des nombreuses données qui sont utilisées par le modèle pour faire ses prévisions", précise Nicolas Franco. On voit ainsi très bien le pic du 3 novembre dernier, date à laquelle on avait atteint le record du nombre d’admissions à l’hôpital en un jour lors de la deuxième vague.


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Chaque graphique comprend trois courbes selon la "force" supposée du variant :

  • En rouge : 70% de transmission supplémentaire ;
  • en bleu : 50% de transmission supplémentaire, qualifié par Nicolas Franco de "scénario le plus probable" ;
  • en jaune : 30% de transmission supplémentaire.

Et les grandes zones en couleur, dont celles en bleu et en rouge ? Elles représentent "l’incertitude qui existe dans tout modèle scientifique. Parce que même pour une transmission du variant, on ne peut pas connaître exactement ce qui se passe et donc le modèle explore toute une zone de possibilités". Pourquoi quatre graphiques ? Pour explorer quatre scénarios, comme on l'a dit plus haut : pas de changement dans les mesures puis un assouplissement au 1er mars, au 1er avril ou au 1er mai.

"L’analyse nous montre que pendant les mois d’avril et mai, clairement on pourra faire des pas significatifs en avant au niveau du confinement. Et cela, c’est la première fois que les scientifiques le disent", résumait ce mardi matin Alexander De Croo sur La Première.

Une boule de cristal qui a ses limites

Les modèles mathématiques sont-ils solubles dans la communication politique ? La question, dans le contexte actuel, n’est pas vite répondue… Car, comme le rappelait Jean Mawhin, auteur du livre "Les modèles mathématiques sont-ils des modèles à suivre", lors d’une conférence du Collège Belgique en 2016 : "Vous ne pouvez pas tenir compte de tous les éléments, il faut en négliger certains. Négliger a priori ce qui sera négligeable. Ce qui sera négligeable, vous ne le saurez en principe qu’a posteriori."

Et le mathématicien de glisser : "On se trouve devant une espèce de dilemme. La modélisation ce n’est pas une science, c’est un art. Un art difficile. Il s’agit d’avoir suffisamment de flair pour dire : 'Ça, il y a suffisamment de chances pour que ça soit négligeable dans la solution finale donc je vais le négliger au départ pour que ça soit plus simple'."

Impossible de tenir compte de tous les facteurs

Les experts à l’origine de ce modèle qui guide les décisions gouvernementales ont-ils fait les bons choix ? "Il faut se rendre compte que ce sont des modèles qui se basent sur une très grande série d’hypothèses, reconnaît Nicolas Franco. C’est-à-dire que les projections qui sont données ici ne représentent que l’évolution estimée sur base de ces hypothèses et il n’est pas possible de tenir compte de la totalité des facteurs dans un modèle mathématique."

Les chercheurs n’ont ainsi pas intégré dans le calcul l’impact de la saison "qui pourrait avoir un effet bénéfique au fur et à mesure que la température et le climat sont plus cléments. Nous nous attendons à ce que cet effet saisonnier aide en partie l’épidémie à partir essentiellement des mois d’avril et de mai, mais pas nécessairement assez pour compenser l’augmentation de la transmission liée au variant britannique".

La saisonnalité, un argument qui ne convainc pas Nathanael Goldman. Ce médecin installé en Chine rappelle que "la première vague de 10.000 morts c’était à la même saison il y a un an".

Une équation, des inconnues

Gouverner c’est espérer le meilleur et se préparer au pire. Le gouvernement de Croo serait-il trop catastrophiste ? Dans la communauté scientifique, certaines voix s’élèvent pour dénoncer la pertinence de ces modèles. Pierre Schaus en fait partie. Ce professeur à l’Ecole Polytechnique de Louvain (UCLouvain) a créé avec Guillaume Derval le site covidata.be pour mieux comprendre la dynamique de l’épidémie.

"Parmi les 3 scénarios, il y en a qui sont très rassurants et d’autres qui sont très catastrophistes. Lequel elle est le vrai, on n’en sait rien. Par contre, ceux qui projettent des scénarios catastrophistes se protègent beaucoup parce qu’on ne pourra jamais leur reprocher de ne pas avoir prédit ce qui pourrait se passer dans le pire cas. Est-ce que c’est comme ça qu’on doit vraiment décider les mesures à venir, je ne le pense pas", critique-t-il.

Pierre Schaus ajoute qu'"il y a beaucoup de paramètres qui sont fixés de manière arbitraire dans un modèle". Il cite l’exemple des hypothèses concernant la durée de contagiosité ou le temps d’incubation. "Si on joue sur ces paramètres, on voit qu’on arrive à des scénarios qui varient fortement d’une situation à l’autre".

Pour ce spécialiste des chiffres et des courbes, "on est partis sur l’hypothèse que le variant allait être un problème. On a ajouté 30, 50 et 70% de contagiosité en plus sur le variant. Actuellement, on a un taux de reproduction de plus ou moins un. Si vous passez au-dessus de un, ce n’est pas une grande surprise que les choses vont monter. Est-ce que cette hypothèse est réaliste ? En fait on n’en sait rien".

Espérer le meilleur, se préparer au pire… et gérer l’incertitude d’ici là. L’équation est complexe. Et tous les Belges aimeraient bien en avoir la solution.

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