Musulmans, non-musulmans: comment arrêter la spirale de la séparation ?

Musulmans et non-musulmans: comment arrêter la spirale de la séparation ?
Musulmans et non-musulmans: comment arrêter la spirale de la séparation ? - © JASPER JACOBS - BELGA

Les chercheurs du Cismoc (Centre interdisciplinaire d'étude de l'islam dans le monde contemporain) ont réalisé une étude sur les relations entre musulmans et non-musulmans à Bruxelles. Le constat est alarmant : la spirale de la séparation s’accentue.

Pendant un an, les chercheurs de l’UCL ont réalisé 150 entretiens avec des musulmans et non-musulmans, ils ont assisté à 60 évènements en rapport avec le vivre ensemble où ils ont sondé des centaines de personnes. Soixante personnes supplémentaires ont aussi participé à des forums de réflexion, des tables rondes sur des thèmes aussi variés que les phobies ou les discriminations en entreprises. Une enquête d’envergure dont le but était de déterminer quelles sont les questions qui fâchent. Quels sont les blocages dans les relations entre musulmans et non-musulmans ?

Des débats ouverts

Philippe et Yasmina ont tous deux participé au forum sur les discriminations en entreprise. Philippe y était en tant que non-musulman responsable des ressources humaines dans une grosse entreprise de la capitale. Yasmina y prenait part en tant que musulmane, tentant en vain de trouver un emploi dans son domaine.

Première de promotion en psychomotricité, Yasmina nettoie aujourd’hui des toilettes. Pour travailler dans son domaine, elle devrait enlever son voile, ce qu’elle refuse catégoriquement.

Ce jour-là, Yasmina est voilée de noir de la tête aux pieds. Elle porte un petit gilet orange, un sac et des baskets à la mode. "Je veux bien qu’on me pose mille questions, mais aujourd’hui je ne veux pas qu’on décide à ma place [si je dois mettre ou non le foulard], comme je ne veux pas décider pour les autres."

Pendant ces tables rondes, Yasmina a pu expliquer son point de vue aux chefs d’entreprises qu’elle avait face à elle. "C’était un soulagement. Les chefs d’entreprises ont laissé place à cet espace pour qu’on puisse échanger. Et je me suis dit que finalement il y avait cet espoir, si on pouvait dialoguer."

Philippe, de son côté, a également apprécié ce dialogue, même s’il a pu aussi en ressentir les limites, tant les crispations identitaires apparaissent parfois fortes. "La confrontation d’idées a vraiment eu lieu. Et c’était intéressant car il est rare que le climat soit favorable, positif, et nous permette d’aborder ces thèmes-là. Alors, au terme de ces débats, les lignes n’avaient pas bougé."

Une spirale de la séparation

C’est bien ce qu’ont constaté les chercheurs : les clichés portés par chacun étaient parfois tellement nombreux et ancrés, qu’il était difficile de se rencontrer, même si cela s’avère possible, surtout si les gens s’écoutent vraiment de part et d’autre.

Le rapport livre des résultats assez alarmants, sans langue de bois.

Avant d’aborder les points sensibles, il met l’accent sur un point positif : il existe bel et bien une véritable volonté de vivre ensemble, dont témoignent individuellement tous les participants. Le hic réside dans le fait que cette majorité est silencieuse. On peut y lire qu’ "en dépit de l’existence de dynamiques silencieuses qui témoignent d’une certaine normalisation, d’un lent apprivoisement réciproque, et malgré l’établissement possible de liens d’amitié ou même d’intimité entre des musulmans et des non-musulmans, s’en suivent des relations concrètes qui, le plus souvent, vont de la perplexité, de la mise à distance réciproque, de l’hostilité latente à la confrontation verbale parfois virulente."

"Pour le moment, explique Brigitte Maréchal, sociologue de l’islam, on voit la spirale de la séparation qui s’accentue, malgré les bonnes volontés des uns et des autres, ce sont les discours extrémistes qui mènent à cette séparation. Il y a vraiment des fantasmes sur les uns et les autres qui se renforcent parce qu’ils ne sont pas débattus."

Deux nœuds : l’alcool et le foulard

Les chercheurs pointent l'ignorance de la réalité dans laquelle vit l'autre. Et comme on ne sait pas, on imagine. Le rapport relève que "les images développées sur le foulard ou la consommation d’alcool sont parfois tellement déconnectées des réalités que les interpellations ainsi formulées apparaissent tout simplement inaudibles."

Le foulard est souvent vu comme symbolisant la revendication forte d'une identité et comme une agression.

Certains musulmans voient dans l’alcool, le symbole d’une société occidentale dépravée.

"Chacun est sûr que ses propres certitudes sont les meilleures", ajoute Brigitte Maréchal.

Quelles solutions ?

Avant toute chose, les chercheurs préconisent de nommer les problèmes. "Il faut arrêter de faire l’autruche, il faut oser dire ses craintes et en débattre."  Parmi les points de tensions à identifier clairement, le rapport pointe ce qui se rapporte "aux rapports de genre, aux rapports entre sciences et foi, aux rapports entretenus aux sciences sociales et à l’histoire, au questionnement actuel de la norme sociétale qu’incarne le principe de "neutralité" au sein des institutions publiques alors qu’existe une surenchère sur le respect des obligations ou interdits religieux, etc.

Une autre piste de réflexion, passe par la rupture totale avec les discours extrémistes.

"Il faut absolument changer d’attitude, précise Brigitte Maréchal , et rompre avec les extrémismes parce que pour l’instant ces positions extrêmes dominent le débat public et tout le monde se laisse influencer par ces positions, qui elles-mêmes, influencent l’imaginaire, et par conséquent les relations."

Pour déconstruire ces discours extrémistes, il faut expliquer, recontextualiser, replacer dans l’histoire.

Les pistes de solution passent en tout cas aussi par une meilleure formation.

O. Leherte

 

 

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