Musée juif: la caméra du suspect contenait une revendication de l'attaque

S'agit-il d'un professionnel, d'un terroriste, d'un loup solitaire mu par l'intégrisme islamiste ou l'extrême droite ?
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S'agit-il d'un professionnel, d'un terroriste, d'un loup solitaire mu par l'intégrisme islamiste ou l'extrême droite ? - © Police fédérale

Vendredi en début d’après-midi, repéré par des douaniers, Mehdi Nemmouche a été interpellé lors d'un contrôle de routine à la gare Saint-Charles à Marseille dans un bus en provenance de Bruxelles. Des détails ont été fournis par les parquets de Bruxelles et de Paris. Les voici.

Il était en possession d’un revolver, d’une kalashnikov enveloppée dans un drap portant des inscriptions relatives à l’Etat islamique d’Irak et du Levant (un groupe combattant en Syrie), et d’un nombre impressionnant de munitions de gros calibre. Dans ses affaires, on a également trouvé des vêtements, des chaussures et une caméra Go-Pro pouvant correspondre à la description du tireur de Bruxelles. Un appareil photo saisi par le parquet contenait un enregistrement caché sur lequel une personne déclarait en filmant les armes et les vêtements, "qu’il avait commis l’attentat à Bruxelles contre les Juifs et qu’il allait mettre Bruxelles à feu et à sang". Selon le Procureur de la République de Paris, la voix est très similaire à celle du suspect.

Membre d'un groupe djihadiste en Syrie

Mehdi Nemmouche est né en 1985, et il est bien connu de la justice française pour des faits de vol aggravé et de grand banditisme. Il a subi plusieurs condamnations (2008 et 2009 notamment) et effectué de nombreux séjours en prison, le dernier d’une durée de 5 ans. Il se serait radicalisé au cours des dernières années et aurait rejoint en 2013 des groupes djihadistes combattant en Syrie.

L’individu était par contre inconnu des services de police et de sécurité belges. Un mandait d’arrêt européen avait été délivré et des policiers belges se sont rendus à Paris pour assister leurs collègues français dans l’enquête. Les premiers devoirs d’enquête ont déjà amené à effectuer dimanche matin une perquisition dans la région de Courtrai qui laisse à penser que Nemmouche aurait séjourné là-bas. "Il y a eu une perquisition chez la grand-mère et une des tantes de Mehdi Nemmouche, qui est actuellement entendue" par la police, a indiqué l'AFP. Vers 17H50, cinq policiers masqués sont sortis du domicile de la grand-mère, un petit pavillon du quartier sensible de La Bourgogne à Tourcoing (Nord), avant de s'engouffrer dans deux véhicules, escortés par deux camionnettes de la police nationale, a constaté une journaliste de l'AFP. L'arrestation de Nemmouche avait été gardée secrète depuis vendredi afin de permettre l'organisation de ces perquisitions.

La problématique des "returnees"

Frédéric Van Leeuw, Procureur fédéral de Belgique, chargé des affaires de terrorisme, a mentionné lors de la conférence de presse que ces nouveaux éléments mettent une fois encore l’accent sur la problématique des "returnees", ces jeunes radicalisés qui se rendent en Syrie puis rentrent en Europe. Selon lui, "tous les pays européens sont actuellement confrontés à ce problème. Le phénomène monopolise actuellement la quasi-totalité de la section antiterroriste du parquet de Bruxelles et une énorme capacité au niveau policier."

"Pour garantir la sécurité, l’organe de coordination de l’analyse de la menace (OCAM) a décidé de maintenir inchangée son évaluation", a ajouté le porte-parole.

Conférence de presse simultanée

Les parquets de Bruxelles et de Paris ont donné simultanément une conférence de presse, insistant l'un et l'autre sur l'excellente collaboration établie depuis 2 jours entre les autorités judiciaires des deux pays.

François Molins, procureur de la République, a ajouté quelques détails sur les circonstances de l'arrestation et du parcours préalable du suspect : on sait notamment que ses bagages contenaient un revolver 38 spécial, une cagoule noire, des gants noirs, une casquette Nike, une veste bleue, tous éléments qui pourraient être ceux mis en évidence par les caméras de surveillance. Mehdi Nemmouche transportait également un masque à gaz et une grande quantité de vêtements, ce qui laisse penser qu'il partait pour un long séjour.

Un appareil photo numérique Nikon lui appartenant contenait dans un fichier caché un petit film de 40 secondes, montrant les deux armes saisies et la tenue portée par le tireur ainsi que la caméra GoPro. La voix off semble être celle de Mehdi Nemmouche, qui déclare que cette vidéo est réalisée car l’enregistrement en direct de la fusillade par la caméra GoPro n’a pas fonctionné.

Un parcours international compliqué

François Molins a précisé : "Durant sa dernière détention, il s’est illustré par son prosélytisme extrémiste, fréquentait un groupe de détenus islamistes radicaux, et faisait des appels à la prière collective." Il ajoute encore : "Libéré le 4 décembre 2012, il se rend en Syrie 3 semaines plus tard, depuis Bruxelles, en passant par Londres, Beyrouth et Istamboul. Il reste plus d’un n en Syrie où il semble avoir rejoint des groupes combattants terroristes islamistes. Son trajet de retour semble marqué par la volonté de brouiller les pistes : il part d’Istamboul pour la Malaisie, où il reste un mois et demi, effectuant de courtes escapades vers Singapour et Bangkok. Le 18 mars 2014, les douaniers allemands le contrôlent à Francfort et signalent son retour aux services de renseignements français qui établissent une fiche de surveillance, ensuite on perd sa trace."

Depuis son retour, il n’est pas domicilié, mais tout porte à croire qu’il a déjà gagné la Belgique, où il vit probablement d’expédients, notamment de vols de voiture, et son lieu de résidence n’est pas localisé.

Depuis son arrestation, l’intéressé garde le silence. Il pourrait être remis aux autorités belges à la fin de sa garde à vue suite à l’émission d’un mandat d’arrêt européen. Ce transfert est aujourd'hui facilité car le principe selon lequel "un pays n'extrade pas ses nationaux" n'est plus d'application, du moins dans certaines circonstances comme l'explique l'avocat pénaliste Jacques Preumont : "La France et la Belgique ont toutes deux adhéré au 'mandat d'arrêt européen', une convention internationale qui supprime l'ancienne règle de non extradition des nationaux, pour autant que certaines conditions soient respectées, mais dans une affaire comme celle-ci elles le sont à l'évidence. La France n'a même pas d'autre choix que de livrer la personne aux autorités belges. En principe, c'est une procédure qui fonctionne très rapidement." La personne arrêtée a le choix de recourir à une procédure simplifiée ou non, mais dans les deux cas, c'est l'affaire de deux semaines au maximum.

"Un jeune homme intelligent mais 'mal né'" selon son ex-avocate

Au micro de France Info, Soulifa Badaoui, l'ex-avocate de Mehdi Nemmouche, qui l'a défendu lors de ses précédents démêlés judiciaires, parle de son client : "Son profil est celui de quelqu'un qui avait rencontré d'importantes difficultés lors de son enfance. Il avait été placé très tôt par le juge des enfants, il était allé de famille d'accueil en famille d'accueil. C'était un jeune homme qui n'était absolument pas prédisposé à commettre des faits de violence, quels qu'ils soient. C'est un jeune homme intelligent. Il avait déjà été condamné à l'âge de 24 ans à la suite de faits de braquage. Ensuite je n'ai plus eu de contact avec lui. Mais c'était quelqu'un qui n'avait absolument pas de pratique religieuse : cela ne faisait partie ni de son éducation, ni de son profil, ni de sa personnalité. Je suis surprise, particulièrement surprise, et sous le choc. Je me souviens encore que son éducatrice était très proche de lui lorsqu'il était encore jeune majeur. Ce n'était pas du tout un marginal mais quelqu'un qui voulait s'en sortir, qui sollicitait beaucoup les services éducatifs, les services sociaux, qui m'écrivait de manière très respectueuse, qui s'exprimait très bien en français, qui écrivait très bien, un jeune homme intelligent, vif d'esprit... mais qui était mal né, pris en charge très tôt par les services sociaux, avec un parcours difficile."

Pas les agissements d'un professionnel

Les images rendues publiques dans le cadre d'un appel à témoins dès le lendemain de la tuerie permettent de relever des éléments éloquents. Elles décrivent les gestes d'un homme déterminé, agissant de sang-froid. C'était l'interprétation du parquet fédéral qui avait repris le dossier lundi. Les 3 assassinats et la tentative d'assassinat commis samedi sont, depuis, qualifiés de terroristes. Le parquet fédéral dit exploiter toutes les pistes. Et sa source essentielle d'investigation a été les milliers d'heures d'enregistrements par les caméras de surveillance. Des images qui ont permis d'affiner un profil et de tracer les déplacements du tireur.

Loup solitaire

Le directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R), Eric Denécée, avait déjà établi que le tireur du Musée juif de Belgique n'était pas un tueur à gages : "Au-delà de la détermination de l'individu, il y a un élément qui tout de suite ressort, c'est que ni dans son comportement ni dans les armes qu'il utilise, il ne s'agit d'un assassinat ciblé de membres des services israéliens, comme l'hypothèse en avait été émise ces derniers jours. En revanche, son comportement laisse percevoir une attitude de loup solitaire. Un loup solitaire peut être de plusieurs origines. Mais la façon dont il entre, dont il se comporte, le fait qu'il ait une caméra sur lui et le type d'armement qu'il utilise fait beaucoup plus penser, soit à un homme lié à des réseaux islamistes, soit à un homme lié à l'extrême droite".

Pour Eric Denécée c'est donc clair, nous ne sommes pas en présence d'un professionnel : "Pour deux raisons. La première est que le type d'armement n'est pas celui utilisé par les tueurs à gages. Et la seconde est que les individus qu'il a assassinés étaient là par hasard. Il ne pouvait pas avoir de renseignements pour éliminer telle ou telle cible".

Cet avis de l'académique n'est pas celui de la justice belge qui avait bel et bien qualifiés les faits d'actes de terrorisme.

Gilles Kepel, auteur auteur du livre "Passion française : les voix des cités", est un spécialiste du monde arabe et de l'islam. Selon lui, le suspect n'est visiblement pas très organisé, ni structuré : "Il y a un parallélisme terrible avec l'affaire Merah en 2012, ce jeune qui a tué plusieurs personnes à Montauban et Toulouse... notamment dans une école juive. C'est ici aussi quelqu'un qui va tuer de sang-froid, dans un lieu symbolique du judaïsme, des gens qui sont juifs, ou non. Il a lui aussi une caméra, et a été également formaté idéologiquement, mais qui n'est pas complètement structuré au point de vue organisationnel, puisque son arrestation à Marseille à la descente d'un car, a été fortuite et non sur renseignements, et on a trouvé toutes les armes dans ses bagages... On n'a pas l'impression d'un grand professionnel du terrorisme : il aurait dû se débarrasser des choses s'il avait été dans une organisation terroriste qui l'aurait structuré."

Voilà le contexte dans lequel s’inscrit l’arrestation, intervenue vendredi, de Mehdi Nemmouche. Sa garde à vue, qui a débuté vendredi à la mi-journée, peut durer 96 heures, voire jusqu'à jeudi, si les enquêteurs devaient invoquer une menace terroriste imminente. Après quoi s'appliquera le mandat d'arrêt européen.

RTBF

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