Dossier Alabri: la Belgique a fait pression sur l'Arabie Saoudite

C'est un câble Wikileaks qui nous a mis la puce à l'oreille. Fin juin, Wikileaks avait publié plusieurs dizaines de milliers de documents diplomatiques saoudiens. L'authenticité d'un tel document n'est jamais garantie. C'est pourquoi les médias mettent du temps à vérifier les informations qu'ils contiennent. Le New York Times en a trié, vérifié et certifié certains, en déduisant des informations sur le prosélytisme saoudien dans le monde.

Il ne s'était cependant pas penché sur les courriers diplomatiques qui concernent la Belgique.

Plusieurs courriers diplomatiques que Wikileaks a rendus publics concernaient en effet notre pays, et plus particulièrement le Centre Islamique et Culturel de Belgique, qui abrite la Grande mosquée du Cinquantenaire.

On le sait, la Belgique a donné les clés du pavillon oriental du Cinquantenaire au roi d'Arabie saoudite en 1967, pour une durée de 99 ans. Depuis lors, l'Arabie saoudite a la mainmise sur ce centre, plutôt bien situé. En plein centre de Bruxelles, à côté des institutions européennes, il permet de faire rayonner l'islam saoudien wahhabite comme les autorités saoudiennes l'entendent.

Un directeur qui franchit la ligne rouge

Avril 2012. Les autorités saoudiennes viennent d'être averties par leur ambassadeur à Bruxelles qu'un problème se pose au Centre Islamique de Belgique, au Cinquantenaire.

Les autorités belges veulent le départ de son directeur, le saoudien Khalid Alabri. Un courrier entre le ministère des affaires étrangères saoudien et le ministre saoudien de l'intérieur résume le problème. Il est intitulé : "Concernant le départ de Khalid Alabri, directeur du Centre Islamique à Bruxelles".

Selon le courrier, "l’ambassadeur a rapporté qu’il y a eu des discussions avec le responsable des Affaires étrangères, de la Sûreté de l’Etat, et un représentant du Premier ministre pour éclaircir la décision belge […] d’éloigner le Docteur Alabri."

Ce sont les prêches du directeur qui dérangent les autorités belges, nous explique-t-on à bonne source. Non seulement son statut de directeur lui interdit de prêcher, mais la nature même de son discours religieux pose également problème. Il tient des propos beaucoup trop radicaux. Et cela passe d'autant moins inaperçu que les prêches du vendredi sont traditionnellement retransmis sur la radio bruxelloise Al Manar. Plusieurs musulmans que nous avons contactés s'en souviennent.

"Toute la Belgique pouvait entendre ses prêches, nous confie un musulman qui n'a pourtant jamais fréquenté la mosquée du Cinquantenaire. C'était très politisé, il condamnait l’État d'Israël, il importait chez nous le conflit du Moyen-Orient. Certains imams surnommaient Khalid Alabri, "Mr Dogmatique".

Karim Geirnaert, un Bruxellois converti à l'islam en 1980, surenchérit. "Son discours était un discours salafiste, anti-juif, anti-ci, anti-là. Supériorité de l'islam salafiste sur tout le restant. Il n'allait pas jusqu'à la désobéissance aux lois belges, mais pas loin. Son discours était plus que radical".

"Un discours radical, extrémiste, idéologiquement dangereux car il pouvait avoir une influence sur les fidèles", nous confirme-t-on de source sûre. Des propos assez extrêmes pour inquiéter les services de renseignements belges qui en auraient discuté avec l'ambassadeur saoudien en Belgique, peut-on lire dans le courrier dévoilé par Wikileaks. L'ambassadeur y demande à l'Arabie saoudite de réagir.

Un rapatriement très discret

Cette manière de rapatrier -très discrètement- une personne indésirable, n'étonne pas Nicolas Angelet, professeur en droit diplomatique à l'ULB. "Cela n'a rien d'étonnant. C'est au contraire un moyen dans le chef des deux États concernés de maintenir leurs bonnes relations. Ce sont des questions traitées de manière aussi confidentielle que possible", ajoute-t-il.

Comment expliquer que l'Arabie saoudite ait obtempéré de la sorte?

Très peu de gens sont au courant de ce petit épisode dans la diplomatie belgo-saoudienne. Les faits se sont enchaînés très discrètement et rapidement. En témoigne ce câble diplomatique également publié par Wikileaks qui date du 16 avril 2012, où l'on apprend que Khalid Alabri a quitté le territoire en direction du Royaume saoudien le 14 avril 2012 via la compagnie aérienne égyptienne.

Comment expliquer qu'un pays aussi puissant que l'Arabie saoudite ait obtempéré face à cette pression de la Belgique? Pour Felice Dassetto, sociologue de l'islam à l'Université Catholique de Louvain, "les Saoudiens ne pouvaient pas faire autrement, dans le contexte de la lutte contre al-Qaida (et depuis lors contre Daesh) dans laquelle l'Arabie saoudite est fortement engagée. D'une part, elle doit donc maintenir de bonnes relations avec les pays occidentaux. D'autre part, l'Arabie saoudite doit en quelques sortes montrer patte blanche pour maintenir son action à partir du Centre Islamique de Belgique, parce que si elle avait réagi fort négativement ou avait opposé un refus, c'est sûr que la tension aurait augmenté et serait devenue publique".

Et il semble clair dans les documents publiés par Wikileaks qu'une médiatisation n'était souhaitable pour aucune des parties. On y lit notamment que "Son excellence a assuré à la Belgique que les autorités saoudiennes collaboreraient à cette demande de mettre fin à la mission du docteur Alabri et que cela se ferait sans aucun retour médiatique".

Une stratégie mondiale pour faire rayonner l'islam wahhabite

Des mosquées analogues à la Grande mosquée de Bruxelles ont été notamment implantées à Rome, à Madrid, à Londres, à Genève.

"Derrière tous ces centres, ajoute Felice Dassetto, derrière la Ligue islamique mondiale, il y a une stratégie pensée depuis les années 60 par les Saoudiens, qui est celle de devenir le pôle hégémonique de l'ensemble du monde musulman. Et l'Arabie saoudite a tout avantage à calmer le jeu pour continuer son action d'hégémonie dans le monde musulman, ce qui ne veut rien dire concernant le fondement de sa doctrine".

Un nouveau directeur plus consensuel a depuis lors été nommé. Quant à l'imam prêcheur, il est d'origine sénégalaise et serait de tendance soufie, nous affirme un observateur du monde musulman. Une manière pour l'Arabie saoudite de lisser son image. "Maintenant, pour que cette image se traduise véritablement dans le contenu du message, vu l'essence de la doctrine wahhabite et salafiste, il faudrait vraiment une révolution copernicienne de la pensée religieuse saoudienne pour que cela devienne une réalité concrète".

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