Mort de Lumumba: "Le transfert au Katanga, c'était signer son arrêt de mort!"

Jacques Bartelous et Moïse Tshombé photographiés en 1960 au Katanga.
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Jacques Bartelous et Moïse Tshombé photographiés en 1960 au Katanga. - © Photo transmise par Jacques Bartelous.

Jacques Bartelous, ancien conseiller de Moïse Tshombé nous livre son témoignage. Pour lui, il fallait à tout prix éviter le transfert du Premier ministre congolais au Katanga. Mais les autorités belges n'ont pas voulu l'écouter. Aujourd'hui cet ancien magistrat dinantais est inquiété par la justice belge, de même que six autres belges dont Etienne Davigon et Jacques Brassinne.

Jacques Bartelous était à l'époque des faits magistrat dans l'administration coloniale belge mais en juillet 60 à l'indépendance du Congo le leader Moïse Tshombé lui propose un poste de conseiller à son cabinet. Il accepte avec l'accord de sa hiérarchie.

C'est ainsi qu'il devient l'un des acteurs et témoin de premier plan des événements qui vont mener à la sécession katangaise et plus tard à l'assassinat de Patrice Lumumba.

Lors des événements qui précipitent la chute de Patrice Lumumba et son acheminement au Katanga où il mourra assassiné. Quel rôle a joué Moïse Tshombé dans cette fin tragique, parmi d’autres acteurs belges et congolais que vous avez côtoyés dans cette période-là ? 

"C’est à Brazzaville que le président Kasa Vubu a demandé à Tshombé d’accueillir Lumumba, alors détenu. Nous, sa demi-douzaine de conseillers européens avons unanimement invité Tshombé à refuser cette demande dont l’issue ne faisait pas de doute. Tshombé a fait mine de nous écouter mais il était sous l’influence des radicaux de son gouvernement. Il a donc fini par accepter le transfert de Lumumba, mais sans nous en informer".

Durant ce mois de palabres avec Tshombé, aviez-vous des contacts avec les autorités belges au sujet de l’envoi de Lumumba vers le Katanga ?

"Aucun. Mais le 15 janvier 1961, un coup de théâtre s’est produit : le consul général d’Elisabethville a reçu du ministre des Affaires africaines d’Aspremont Lynden, nommé à ce poste en septembre 1960  un télégramme disant de faire pression sur Tshombé afin qu’il accepte la venue de Lumumba. Je tombais des nues ! De mon point de vue, il s’agissait d’une gaffe de la part de Bruxelles".

Il existe cependant un autre télégramme émanant du ministre d’Aspremont Lynden, daté du 6 octobre 1960, dans lequel il est fait mention de "l’élimination définitive" de Patrice Lumumba et sur lequel figure l’annotation suivante : "Bartelous en parlera à Tshombé". Qu’en dites-vous ?

"Ce télégramme était adressé à l’ambassadeur Rothschild. Ce n’est que plus tard que j’ai découvert son existence. Quoi qu’il en soit, même si, dans ma carrière, j’ai vu beaucoup de choses incroyables, il me paraît tout de même invraisemblable qu’un ministre du gouvernement ait pu, à mots couverts et par voie de télégramme qui plus est, évoquer l’élimination physique de Lumumba auprès d’un ambassadeur de l’importance et du rang de M. Rothschild". 

Fallait-il même donner expressément l’ordre de se débarrasser de Lumumba, s’il était à ce point évident, comme vous l’avez dit, que la simple venue de Lumumba au Katanga signifiait son arrêt de mort ?

"C’est le constat que l’on peut faire..."

Parlons maintenant de ce qui s’est passé à partir du moment où Patrice Lumumba a débarqué au Katanga. L’avez-vous rencontré durant ses dernières heures à Elisabethville ? 

"Non, absolument pas. Il a atterri dans l’après-midi du 17 janvier à l’aéroport où il était attendu par les militaires belges avec, à leur tête, le colonel Vandewalle. Que faisaient-ils là ? Avaient-ils été prévenus ? Je n’en sais rien. On m’a rapporté que l’un d’eux aurait dit en le voyant débarquer : " Enfin, nous l’avons ! ". Je suis donc allé retrouver le Président à la résidence où je lui ai d’emblée conseillé de renvoyer Lumumba à Léopoldville, ignorant toujours à cet instant qu’il avait donné son feu vert pour le recevoir. D’où son embarras momentané lorsqu’il m’a avoué la chose. Je lui ai dit qu’il fallait gagner du temps, une huitaine de jours, le temps d’échafauder un scénario dans lequel on dirait que Lumumba a été jugé et condamné par un tribunal constitué des grands chefs coutumiers du Katanga".

Pourquoi une telle proposition ?

"Parce que je redoutais l’arbitraire qui allait suivre. En vain : Tshombé m’a dit qu’il réunissait un conseil des ministres à 19 heures ce jour-là. Je sentais que les dés étaient jetés. La commission parlementaire m’a fait le reproche, ainsi qu’aux autres conseillers de Tshombé, d’avoir manqué de réaction. Mais qu’aurions-nous pu faire de plus, je vous le demande ?".

Lumumba est assassiné dans la nuit. Que faites-vous pendant ce temps ?

"Je suis rentré chez moi et je n’ai plus eu de nouvelles jusqu’au lendemain, le 18 donc. M. Ugeux, le chef de cabinet du secrétaire d’Etat à l’Information Samarengué - qui s’est du reste vanté d’avoir donné deux coups de baïonnettes à Lumumba -, m’a téléphoné à huit heures le matin et m’a dit : " Ils l’ont tué ! ". Je me suis rendu à la résidence où j’ai rencontré Tshombé. Il était gris. Signe d’une émotion forte chez un noir. Je n’y suis pas allé par quatre chemins et je lui ai dit ma façon de penser. " Comme est-ce possible ? C’est inimaginable ce que vous avez fait là ! ", lui ai-je lancé.  Je ne pouvais supporter l’idée qu’un homme soit condamné à mort sans forme de procès, par des gens qui étaient dans un état d’ivresse avancé. C’était contraire à mon éthique personnelle et à ma formation de magistrat".

Que savez-vous de l’exécution sommaire de Lumumba et de ceux qui l’ont pratiquée ?

"Les auteurs, je ne les ai ni vus, ni rencontrés. Je suis tombé sur le majordome et lui ai demandé ce qui s’était passé la veille au soir. Je l’entends encore me dire : " Oh, ne m’en parlez pas ! J’ai trouvé ce matin des bouteilles de whisky, de champagne et de bière. J’ai aussi remarqué que le complet veston du président Tshombé était entaché de sang et qu’il y en avait dans les toilettes ". J’en ai déduit qu’après avoir décidé de la mort de Lumumba, ils s’étaient rendus en état d’ébriété à la villa Brouwez où ils avaient molesté Lumumba".

Avez-vous eu des contacts avec les autorités belges par la suite ?

"J’ai informé le consulat général de Belgique de l’assassinat. Etonnamment, pendant les huit jours qui ont suivi, le ministère des affaires africaines envoyait des télégrammes demandant si Lumumba était bien traité. Il ne pouvait pourtant pas ignorer qu’il était mort !".

Essayait-on de se couvrir par ce moyen à Bruxelles selon vous ?

"Il y avait forcément une raison à cela. Etait-ce une volonté de faire croire que Lumumba était toujours vivant ? Et si oui, dans quel but ? Je l’ignore".

Que s’est-il passé ensuite pour vous ?

"J’ai poursuivi mon travail au cabinet de Tshombé que j’ai quitté à la fin du mois d’août 1961".

Patrick Michalle

 

 

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